S'identifier - S'inscrire - Contact
 

Archives par mois


 L'avenir d'une illusion - séance 2

Séminaire Freud par Marie-Pierre Frondziak - 4 novembre 2016 - chapitres I & 2 de l'Avenir d'une illlusion.

Note : 1/5 (1 note)

  • bureau-up
  • Samedi 12/11/2016
  • 15:13
  • Lu 320 fois
  • Version imprimable
 


Nous reprenons sur la suite du texte. L’extrait que nous allons étudier vient juste après celui sur lequel nous avons terminé la dernière fois. 

Extrait 3 : p.41 : « Cette donnée psychologique … » à p.42 : « … qu’implique le maintien de la civilisation. »

Pour rappel, Freud vient d’expliquer que l’instauration de la civilisation, au sens de la mise en place de règles et d’institutions, représente un coût élevé pour les individus puisqu’ils doivent non seulement renoncer à l’expression de leurs pulsions, mais pour la plupart d’entre eux ils n’ont fait que subir, sans décider, la mise en place de la civilisation. C’est pourquoi, on peut déceler chez tous les hommes, ou presque tous, une agressivité, une hostilité envers la civilisation. Or c’est celle-ci qui permet la survie humaine (par l’organisation du travail et des règles pour vivre ensemble), c’est pourquoi il est essentiel de chercher à la préserver.

Ainsi, s’il ne s’agissait que d’une organisation pratique, matérielle, mécanique même, comme on pourrait l’envisager avec des machines, sans sentiments donc, cela serait relativement aisé : il ne s’agirait que de décomposer les tâches pour recomposer des produits et répartir le tout sans acrimonie. Contre les marxistes (ses interlocuteurs implicites on l’a vu plus haut), Freud affirme que même si une répartition juste des fruits du travail existait (ce qui diminuerait l’envie et la haine contre les classes dirigeantes), on n’aurait pas pour autant réglé le problème psychologique ! Même si en général les hommes peuvent admettre la contrainte imposée par la civilisation, chacun cherche malgré tout à éviter le travail. De plus l’argument, qui explique que le travail est nécessaire à la survie et que pour cela il faut s’organiser et donc établir des règles, peut convaincre un individu mais les masses, non, en tout cas moins facilement. Le problème est que les hommes ne sont pas que des êtres rationnels, ce sont aussi des êtres passionnels, animés de pulsions. D’ailleurs, j’insiste sur cette notion de passivité : les hommes subissent leurs pulsions, en tout cas leur émergence et ils doivent s’en accommoder. Ces pulsions peuvent être agressives : les pulsions de vie quand elles cherchent à s’exprimer et à se développer, les pulsions de mort quand elles se retournent en leur contraire, c’est-à-dire lorsqu’elles se tournent vers l’extérieur. Les pulsions de vie cherchent à dominer et les pulsions de mort ne visent que la destruction. Ceci explique pourquoi Freud dit  que: « le centre de gravité se déplace de ce qui est matériel à ce qui touche le psychisme. » En effet, si les pulsions trouvent leur origine dans le corps, elles parviennent au psychisme sous forme de représentations inconscientes. Et il va falloir trouver le moyen de les empêcher de s’exprimer de manière directe tout en leur donnant une forme de satisfaction. Ainsi, la mise en œuvre de la civilisation exige des « sacrifices », puisqu’elle suppose le renoncement aux pulsions, en tout cas le renoncement à l’expression sans fard des pulsions. Cela signifie que je ne peux plus faire ce que je veux, n’importe où, n’importe quand, etc., mais mes pulsions doivent être canalisées, régentées. De plus, la transformation de la nature elle-même suppose la domination des pulsions et le fait de les différer, voire d’y renoncer. Dans le même temps, le travail va représenter un moyen efficace de les discipliner. En effet, l’énergie produite par les pulsions va être détournée de ses buts initiaux (sexuels pour les pulsions de vie) et utilisée à des fins socialement utiles, c’est ce que Freud a appelé la sublimation. Mais cette « compensation » n’est pas suffisante, car travailler ne provoque pas nécessairement, loin s’en faut, du plaisir. Aussi, il faut trouver autre chose, la compréhension de la nécessité ne suffit pas. D’ailleurs, on peut noter une forme de mépris de la part de Freud envers ses congénères : « les masses sont inertes et bornées ». En gros, elles sont passives et ne comprennent rien, manquent d’ « intelligence », sont incapables de saisir les enjeux de la pérennité de l’humanité, ou même de ce qu’est l’humanité dans son essence. Freud s’inspire ici de la  Psychologie des foules (1895) de Le Bon qui affirme que les masses ne pensent pas, seuls les individus pensent et pris dans la masse ils ne se comportent que de manière mimétique. Dans Psychologie collective et analyse du Moi (in Essais de psychanalyse) Freud montre que l’individu se comporte différemment seul ou en groupe. Dans ce dernier, l’individu se « fond », perd sa délimitation individuelle par une sorte de « contagion affective »1 et par l’interaction réciproque des individus les uns sur les autres : « c’est ainsi que la charge affective des individus s’intensifie par induction réciproque. On se trouve comme poussé et contraint à imiter les autres, à se mettre à l’unisson avec les autres »2. Freud va plus loin encore en expliquant que la masse « pense en images », c’est donc ici l’imaginaire qui prend complètement le dessus. Le réel est donc de fait nié et alors « tout est possible ». Mais pris dans la masse, il est comme un autre et la proie d’un imaginaire qui n’est plus le sien, mais qui est commun à toute la masse en question, tout en étant fantasmatique. L’individu se situe alors sur une scène fantasmatique qu’il partage avec d’autres et c’est pourquoi il peut se retrouver avec eux. Ce qui fait alors lien dans la masse, c’est l’amour, qu’on peut comprendre comme ce désir qui habite l’être humain de revenir à un état où le conflit n’existe pas, car la distance n’existe pas (pour rappel il s’agit de l’action de la pulsion de mort). C’est pourquoi, les liens affectifs expliquent-ils le manque d’indépendance et d’initiative d’un individu dans une foule. Mais plus encore, dans la foule l’esprit critique, la rationalité, la conscience morale ont disparu, remplacés par quelques images de puissance, incarnées parfois par un leader. Ce sentiment de puissance peut être renforcé du fait que lorsque l’on est seul, on se sent « «incomplet »3, c’est pourquoi nous avons tendance à nous regrouper. Dans le groupe, nous éprouvons non seulement un sentiment de puissance, mais aussi un sentiment d’impunité et « on devient criminel sans remords »4. Même si l’on peut reprocher à Freud son mépris envers les masses, on ne peut s’empêcher en même temps de lui donner partiellement raison : dans l’antiquité les jeux du cirque représentaient une forme de compensation à ce refoulement des pulsions, car ils permettaient d’exprimer l’agressivité retenue. Aujourd’hui, trivialement ce sont les matchs de foot ou autres combats de boxe. Cela s’est marqué aussi dans les premières religions qui pratiquaient les sacrifices, y compris les sacrifices humains qui étaient aussi une manière d’exprimer cette violence contenue, c’est ce que l’on appelle le phénomène de la violence unanime contre un seul (René Girard), comme dans le cas également du bouc émissaire. Cependant, nous ne pouvons nous borner à ces « masses bornées », leurs dirigeants ont été bien souvent, sont encore souvent, les plus excessifs dans la violence. Freud semble préférer, et peut-être à juste titre, que la violence des masses soit canalisée, y compris par une forme de violence symbolique, par exemple en leur instillant des croyances, qui ne sont que des superstitions. Or maintenir les hommes dans l’ignorance, l’illusion et la peur, c’est les soumettre, c’est aller à l’encontre de la réalisation de leur liberté. Et c’est la définition même de la violence. Freud pose donc ici le problème de la pérennité de la civilisation, alors que les masses y sont hostiles. Il faudrait trouver un moyen de réconcilier les hommes avec la nécessité. On verra plus loin que la religion est précisément ce moyen, mais pour l’instant Freud se contente de poser le problème. Freud insiste ainsi fortement sur l’incapacité rationnelle des masses : elles n’entendent rien, aucun argument ne peut les convaincre, trop soumises qu’elles sont à l’influence des pulsions, des leurs et de celles des autres. Cette influence réciproque ne va pas dans le bon sens, elle nous tire vers le bas, puisqu’elle se « cale » sur les pulsions. Dans la foule, les hommes sont comme des enfants, ils sont incapables de renoncer à la force de leurs désirs, ils sont « pris » dans les mailles de ces désirs. Aussi, Freud affirme que « seule l’influence d’individus modèles » peut remédier à cet état de fait. On sait pourtant que les chefs ou les leaders sont rarement motivés par la recherche de buts rationnels, l’Histoire en déborde d’exemples … On peut lui retourner ici son compliment à Marx : c’est lui qui devient optimiste. Cela dit, on commence à voir ici les mécanismes d’identification que Freud reprend de sa conception analytique du psychisme. Le narcissisme primaire se dépasse ainsi : l’enfant s’identifie à son père ou à tous les substituts paternels qu’il rencontrera. De la même façon, les hommes, ces grands enfants, continuent de fonctionner par identification : ils ne s’identifient alors plus à leur père, mais au chef. En tout cas, ce que veut essayer de comprendre Freud c’est par quels mécanismes psychiques les contraintes sociales peuvent s’imposer, parce qu’elles doivent nécessairement s’imposer pour que la vie sociale, et donc la civilisation, soit possible. Pour cela, il va utiliser les outils psychanalytiques qu’il a lui-même forgés.

 

Extrait 4 : p.42 « Tout est bien si ces chefs … » à p.43 « et ce dès l’enfance »

Reprenons le raisonnement de Freud : comme les masses sont bornées, il est nécessaire qu’elles aient des chefs. Si ces chefs sont vertueux et ont dépassé leurs propres pulsions, tout va bien. En arrière-plan, il y a toute la vision très « aristocratique » de Freud que nous avons pu noter juste au-dessus. Platon disait aussi dans la République qu’il fallait que la cité soit gouvernée par des individus qui connaissent le Bien, ne cèdent pas à leurs pulsions (plus exactement leurs passions) et refusent la démagogie ! C’est pourquoi, pour Platon c’était les Philosophes qui devaient être rois ou les rois philosophes, puisqu’ils avaient accompli la démarche dialectique leur permettant de parvenir au Bien et de le comprendre. Ils pouvaient ainsi être des chefs complétement désintéressés. Cela dit, Platon a essayé d’appliquer cette théorie aux tyrans Denys père et fils et a échoué … cela s’est même plutôt mal passé. Et comme le soulignait Marx : qui va éduquer les éducateurs ? Si ce n’est sinon à vouloir une société aristocratique, gouvernée donc par « les meilleurs », mais potentiellement totalitaire. Ce qui entraînerait de fait l’augmentation du poids de la contrainte pour les masses en attendant la civilisation idéale, comme le souligne Freud, mais qui n’adviendrait jamais. Cela peut renvoyer aussi au concept du « despote éclairé » dont le modèle des Philosophes était Frédéric II. Mais dans « despote éclairé », il y a quand même toujours despote ! … Le problème, ou la réalité, est que les chefs eux-mêmes sont des hommes ! Et que comme tous les hommes, ils ne peuvent échapper aux pulsions puisqu’elles sont constitutives de ce que sont les humains. Et donc comme les autres hommes, peut-être de manière moindre ou moins évidente, ils sont soumis aux mêmes processus de contagion affective (plaire, être aimé et donc être rassuré et donc faire des choses pour plaire, être aimé, …) et d’identification. Aussi, les individus dans la masse sont-ils liés horizontalement entre eux par ce lien d’amour, mais sont également liés verticalement de cette manière au meneur. Les liaisons libidinales seraient à l’origine de la formation de la masse et se mettraient en œuvre par le processus d’identification qui relève du phantasme, c’est-à-dire de l’illusion qui consiste à croire qu’il y existe un amour, un attachement entre les individus, comme un ciment affectif, et cet attachement a d’autant plus de force lorsque le groupe est fédéré par un chef qui est censé aimer d’un même amour tous les membres de ce groupe et qui entraîne l’amour réciproque entre les membres puisqu’ils sont égaux et associés autour d’un même chef et ont le même objet de désir. Ainsi ceux qui ne font pas partie du groupe sont haïs et rejetés. En revanche, au sein du groupe l’égoïsme peut se transformer en altruisme : « Et dans le développement de l’humanité, comme dans celui de l’individu, c’est l’amour qui s’est révélé le principal, sinon le seul facteur de civilisation, en déterminant le passage de l’égoïsme à l’altruisme. » Mais dans ce cas, les chefs ne se maintiennent chefs qu’en étant en résonnance affective avec les masses et donc en suivant leurs humeurs, et à condition qu’ils aient la capacité de maintenir l’illusion qu’ils sont les détenteurs du salut. En effet, le leader évoque pour l’individu ordinaire la toute-puissance : il a ce que l’on n’a pas, il montre ce que l’on souhaiterait être, c’est pourquoi il suscite dévotion et admiration. Mais étant ce que l’on n’est pas, les choses peuvent se retourner contre lui. Certes, comme les enfants, nous exigeons la justice et l’égalité : que personne n’ait ce que je ne peux avoir, que tous sacrifient ce que j’ai aussi sacrifié. Freud note que : « le sentiment social repose ainsi sur la transformation d’un sentiment primitif hostile en un attachement positif qui n’est, au fond, qu’une identification. »5Cette revendication d’égalité s’applique aux membres de la foule, non au chef qui domine et repose sur l’illusion d’un chef aimant tous ses subordonnés d’un même amour. Mais rien n’empêche que ce sentiment d’attachement fasse un chemin inverse et ne redevienne très hostile. D’où la difficulté d’être chef … Il faudrait donc des chefs indépendants des foules, non soumis à leurs propres pulsions et disposant de moyens, y compris coercitifs, pour guider les foules. Freud rappelle qu’en effet les hommes n’aiment pas le travail. Le travail est toujours imposé et va contre nos pulsions (puisqu’il suppose la répression pulsionnelle) et que les arguments ne peuvent rien contre les passions ! (Spinoza disait déjà cela à sa manière). Nous n’insisterons pas sur l’idée que les passions (les idées fausses !!!) sont plus puissantes que les idées vraies : nous savons que nos désirs sont premiers, et que le premier de ces désirs c’est d’être aimé, et que pour cela nous sommes prêts à tout ! Y compris à la soumission, le renoncement à soi, etc. Cela dit, Freud ne renonce pas pour autant à la nécessité de l’éducation, et donc de la civilisation, mais demeure lucide en affirmant qu’on peut réduire les deux traits négatifs caractéristiques de l’humanité (paresse et tendance à suivre ses désirs), mais certainement pas les supprimer.

Nous arrivons ensuite à un passage que l’on peut qualifier d’ironique et qui tente de donner une explication à ce comportement détestable des masses et qui n’est pour Freud autre que celle donnée par le marxisme (bien que le marxisme soit un peu moins niais) : si  elles sont méchantes, c’est parce que les institutions sont méchantes avec elles, répressives et frustratrices. Or, si dès l’enfance, on accoutumait les individus à la douceur et à la bonté, ils n’éprouveraient aucune raison de mal se comporter et de mettre en question les institutions de la civilisation. Ils seraient tout heureux de travailler car auraient compris qu’il y va de leur propre intérêt et de l’intérêt de leur espèce. C’est oublier ce qu’avait déjà expliqué Spinoza : le sujet n’est pas premier, il se constitue dans l’assujettissement de l’individu aux choses extérieures qui l’affectent et dans l’assujettissement aux autres hommes, en raison de la faiblesse essentielle de l’homme comparé aux choses extérieures. Cet assujettissement découle des nécessités de la préservation et du renforcement de son être et il s’insère  toujours dans un tissu de relations humaines - d’êtres qui peuvent concorder en nature, qui cherchent l’approbation des autres, comme si chacun avait besoin d’être confirmé dans son être. C’est d’ailleurs pour cette raison que chacun voudrait que les autres vivent selon son propre naturel. Et pour l’essentiel, ces processus ne sont pas intentionnels, ne dépendent pas du décret d’une conscience souveraine. On retrouve très largement ce schéma général chez Freud. « Le Moi n’est pas le maître dans sa propre maison »6 ! L’individu humain se constitue dans les rapports avec les autres, ce qui suppose la domestication des pulsions, la formation du Surmoi, qui à leur tour permettent la vie ensemble. Donnons un seul exemple : la détresse infantile analysée par Freud. Selon lui, l’enfant d’humain se trouve dans un état d’impuissance physique et dans une dépendance affective7, sans soins et sans amour il ne peut grandir. Aussi craint-il l’abandon et le retrait d’amour. Cette crainte peut donner lieu à la honte, à la peur, mais aussi à la culpabilité : ne pas être à la hauteur de ce que les autres attendent, d’où la recherche de leur approbation, détour nécessaire pour parvenir à l’approbation de soi. Dans la « masse », cela peut mener à effectuer des actes « pour l’amour des autres »8, pour leur être agréable. Ces faits « naturels » entraînent la formation durable d’attitudes et d’un certain nombre de traits de caractère qui perdurent pendant toute la vie de l’individu. La raison ne vient qu’après-coup ! Et encore, quand elle vient … Pour Freud, le projet de remodelage de l’homme (« l’homme nouveau ») est utopique … ou terrifiant : on y vient plus loin.

 

Extrait 5 : p.43 « On peut douter … » à p.44 (fin du I)

Ce passage continue sur la critique trop optimiste de la position marxiste. En effet, qui éduquera les masses pour cette nouvelle civilisation ? Il faudrait des individus qui aient échappé, non seulement aux conditionnements sociaux mais aussi à leur propre affectivité, pour remodeler la société. Bref, il faudrait des individus qui ne soient pas des hommes … Freud insiste en affirmant que pour y parvenir, s’il était possible d’y parvenir, il serait nécessaire d’augmenter le poids de la contrainte ! C’est effrayant, dit Freud ! Il voit clairement que le projet de remodeler l’homme pour le rendre civilisé ou amoureux de la civilisation suppose une contrainte comme on n’en a jamais vu. Ici il y a quelque chose en anticipation des analyses du système soviétique. De fait, Marx a dit, dans le Manifeste du parti communiste, que : « le bonheur de chacun est la condition du bonheur de tous », idée transformée par les communistes en : « le bonheur de tous est la condition du bonheur de chacun. », ce qui évidemment est bien différent … Au-delà de cela, ce projet effrayant est aussi utopique. Il y a des limites à l’éducabilité de l’homme, qui est tout sauf une machine ou un robot. Enfin, Freud affirme la permanence d’une certaine fraction d’asociaux. Néanmoins il n’exclut pas que ce pourcentage d’asociaux puisse diminuer dans une société mieux organisée. Il faut éviter de voir Freud comme un pur conservateur. Il est pessimiste, mais admet la possibilité d’un progrès vers une civilisation où les hommes seraient moins hostiles aux contraintes de la civilisation.

Freud termine ce chapitre par un déni ! Il ne veut absolument pas critiquer l’expérience soviétique en cours, mais c’est pourtant ce qu’il vient de faire ! … Cette démarche est utopiste et ne tient pas compte de la réalité de ce que nous sommes.

 

Chapitre II.

Ce second chapitre commence par une mise au point qui rappelle ce qui vient d’être dit : il s’agit de comprendre le fait de civilisation et pourquoi le maintien de cette dernière est fragile. Si son maintien est délicat, ce n’est pas seulement pour une question d’organisation (économie), mais surtout parce qu’elle dépend de ce que sont les hommes, ou plus précisément du fonctionnement psychologique des hommes. S’il ne s’agissait que d’une question économique, une répartition équitable des biens permettrait de régler le problème une fois pour toutes. Mais on n’est ici justement pas dans un problème arithmétique. Les humains ne sont pas des êtres pourvus uniquement de raison (laquelle est ce qui permet d’ailleurs de calculer). On pourrait imaginer la meilleure répartition possible, que cela ne fonctionnerait pas pour autant sans contraintes. En effet, chacun d’entre nous est animé de pulsions qui parviennent au psychisme sous forme de représentations, c’est-à-dire de désirs. Cependant, ces derniers sont d’abord narcissiques, tournés uniquement vers la satisfaction de l’individu, satisfaction qui est souvent incompatible avec la vie commune. De plus nous désirons tous les mêmes choses : d’abord survivre certes, et le travail en représente la condition de possibilité, mais aussi nous désirons la reconnaissance, l’attestation de notre existence, d’où l’expression de toute une série d’affects, comme dit Spinoza : désir de puissance, de domination, de gloire, de richesse, d’exclusivité, mais aussi d’amour, et donc souvent de haine et de jalousie. Bref, si nous laissions exprimer sans retenue tous ces désirs, nous ne pourrions plus nous organiser ensemble pour survivre. Il faut donc envisager des barrières, des contraintes à ces flots de pulsions pour que la civilisation puisse persister. La civilisation ne représente pas seulement l’ensemble des organisations que les hommes mettent communément en place pour survivre, mais aussi l’ensemble des moyens coercitifs pour qu’elle puisse continuer d’exister afin que les hommes puissent survivre. Ceci ressemble à la double-contrainte des psychologues : il faut renoncer à la satisfaction des pulsions pour qu’elles puissent trouver une satisfaction ! La civilisation c’est donc aussi l’apprentissage de la frustration. Cependant, la frustration ne peut aller sans compensation. C’est ce que doit proposer la civilisation pour perdurer.

 

Extrait 1 : p. 45 : « Par souci de nous exprimer … » à p.47 : « à présent le cannibalisme ». 

Freud commence par une série de définitions : la frustration représente le fait de ne pouvoir satisfaire un désir, de devoir y renoncer. La frustration c’est la renonciation à la satisfaction. En matière de pulsions, cela peut être la renonciation à une satisfaction brute et immédiate. Cela ne signifie pas qu’aucune satisfaction ne sera envisageable, mais celle-ci pourra être différée et prendre une forme « civilisée ». Par exemple, on apprend aux enfants à manger selon des horaires et selon des manières propres au groupe auquel on appartient. S’il y a frustration, c’est parce qu’il y a interdit. On ne peut exprimer certains désirs, ou pas de manière directe. On interdit, par exemple dans notre civilisation, aux enfants de manger avec les mains. Les humains mangent en suivant des règles qui s’acquièrent, et non de manière instinctive. Donc dès lors qu’un interdit est imposé, il y a renoncement à la satisfaction, il y a frustration, laquelle entraîne un état de privation : il est interdit de manger avec les mains comme je pourrais en avoir spontanément envie, je suis donc privé de ce plaisir !

Après avoir posé ces définitions, Freud distingue deux types de privation : celles qui concernent l’humanité dans son universalité et les privations propres à chaque groupe. Pour ces dernières, on peut penser que cela renvoie à chaque groupe culturel et à son organisation interne : chaque culture ne fonctionne pas avec les mêmes interdits, avec les mêmes règles, y compris dans son organisation hiérarchique. Mais ce qui intéresse ici Freud, ce sont les privations que l’on pourrait qualifier d’universelles, c’est-à-dire celles que l’on retrouve dans tous les groupes humains et qui ont instauré, ou institutionnalisé, l’humanité. En effet, et l’ethnologie l’a confirmé notamment avec les travaux de Lévi-Strauss, on retrouve trois grands interdits dans toutes les cultures : l’interdit de manger son semblable, l’interdit de le tuer et l’interdit de l’inceste. Cela ne signifie évidemment pas que ces choses n’existent plus, sinon il n’y aurait pas besoin de les interdire, mais que nous n’avons pas le droit d’y donner libre cours. Ces trois interdits marquent l’entrée dans l’humanité, même si rituellement l’anthropophagie a longtemps été pratiquée dans certaines sociétés, mais dans un cadre sacré, donc symbolique et pas naturel. Nulle question de cet ordre chez les autres espèces. Ces interdits mettent en évidence l’acquisition de la conscience, c’est-à-dire la faculté de se représenter le monde et de se représenter soi-même dans le monde. Mais comme nous l’avons souligné, cela ne signifie pas que les envies de tuer et de manger son semblable, et d’avoir des relations incestueuses ont disparu. Ces pulsions demeurent présentes et il faut refaire avec chaque enfant l’apprentissage de la frustration, c’est-à-dire qu’il faut l’éduquer, le faire advenir au monde des humains. Le tout petit d’humain ne fait qu’un au départ avec sa mère, et c’est vers elle que se dirige sa demande d’amour. Mais l’étape du complexe d’Œdipe et la mise en place du Surmoi vont œuvrer à la séparation et à la mise en place de l’interdit de l’inceste. De la même façon, lorsque la mère dit à son bébé qu’elle câline « je vais te manger ! », on retrouve une trace de cet ancien cannibalisme, mais qui a pris une forme tout à fait acceptable, car symbolique. Enfin, on apprend aux touts petits à canaliser leur agressivité et on leur inculque des normes morales (ne pas être méchant, ne pas être injuste, …). Bref, les désirs les plus archaïques n’ont pas disparu,  ils sont toujours à l’œuvre et continuent de nous travailler. C’est pourquoi, les interdits doivent impérativement être entretenus, répétés pour que la civilisation n’entame son déclin.

C’est pourquoi lorsque Freud affirme que les névrosés « réagissent déjà à ces frustrations par l’asocialité », on ne peut s’empêcher de penser à ceux que l’on appelle les « radicalisés » : ils tuent, violent, torturent, … avec eux, les interdits moraux de la civilisation ne fonctionnent plus, comme avant eux les nazis y avaient renoncés. Nous voici avec eux revenus à l’état primitif, c’est-à-dire à l’état animal que, lorsqu’il s’agit des humains, nous appelons barbarie. « psychologiquement, on est (donc) en droit » de mettre ces interdits sur le même plan que les autres, et d’autant plus urgemment qu’il semblerait même qu’une partie des humains ne renonce plus à ces désirs pulsionnels primitifs ! Peut-être pouvons-nous avancer une première explication : les interdits, en particulier les interdits religieux, sont parfois par trop frustrants et lorsque ceux qui les subissent trouvent une voie d’expression, celle-ci peut être explosive. L’excès de frustration entraîne des réactions excessives d’hostilité à l’encontre des règles instituées.

Enfin, Freud affirme que seul l’interdit du cannibalisme est véritablement respecté. Mais il pense que l’interdit de tuer et l’interdit de l’inceste peuvent à terme également être respectés avec l’évolution des civilisations. Nous aimerions être aussi optimistes que Freud, mais les meurtres, les exécutions capitales, les viols familiaux, ne semblent pas en voie de disparition …

Extrait 2 : p.47 « S’agissant déjà des plus anciens des renoncements pulsionnels… » à p. 49 : « … depuis de nombreuses ères de la civilisation. »

Freud affirme ici qu’il y a un progrès moral de l’âme humaine, qui peut donner lieu à des « progrès psychologiques », comme il y a un progrès des sciences et des techniques. Ces derniers sont constatables de façon empirique : on est plus à même aujourd’hui d’expliquer les phénomènes naturels que dans l’Antiquité, on peut se déplacer et communiquer bien plus rapidement qu’auparavant. Là-dessus, pas de doute. En revanche, les progrès psychologiques sont un peu plus difficiles à constater. Pourtant Freud est ici obligé de les admettre pour donner sens à ce qu’il affirme : les hommes ont intégré des interdits primordiaux et ne reviennent pas dessus à chaque génération. Cela dit, cela ne signifie pas que cet acquis soit transmis héréditairement. Il n’y aucune raison en effet de penser que l’héritage culturel se transmette par la voie de l’hérédité biologique. Donc c’est encore l’hérédité sociale qui compte. La psychologie est donc bien inséparable de la compréhension du social et de l’histoire. Et sans doute, le Surmoi a-t-il évolué, mais c’est réellement un acquis de la civilisation. Sans Surmoi, c’est-à-dire sans intériorisation des règles et des interdits, aucune civilisation n’est possible. Mais ce Surmoi suppose l’éducation, il ne peut exister sans l’apprentissage de la frustration, c’est-à-dire sans le renoncement aux pulsions et ce renoncement aux pulsions ne se fait pas naturellement, mais exige une contrainte extérieure. C’est ce que retrace l’histoire singulière de chaque enfant qui intériorise progressivement les interdits. Cette intériorisation progressive des interdits nous ramène ici encore à l’histoire de la civilisation qui reste conçue comme un progrès (moral) : ce qui se passe sur le plan singulier s’accumule sur le plan de l’histoire humaine. On peut illustrer ceci en montrant comment socialement nous avons intégré l’interdit du meurtre (diminution des crimes de sang, effroi devant la peine de mort) mais aussi dans d’autres domaines (évolution des comportements à l’égard des handicapés …). Aucun de nous n’est plus moral que Socrate, mais notre société serait spontanément plus morale que celle des Grecs ou des Romains anciens… Pour parler comme Hegel, il y a un progrès de la « Sittlichkeit » (l’éthos, les bonnes mœurs) même si la moralité abstraite est atemporelle. Ainsi, tous les humains qui ont développé un Surmoi, qui ont donc intériorisé des règles morales, sont les garants de la civilisation, car ils ont compris le sens de leur humanité : être humain n’est pas suivre toutes ses pulsions, tous ses penchants, mais c’est utiliser sa raison. C’est ce que nous disent les Philosophes depuis l’Antiquité, sauf que Freud donne ici un fondement psychologique à cette idée. On note à nouveau l’optimisme de Freud : les interdits les plus anciens sont intégrés et n’ont plus besoin de contrainte extérieure, c’est-à-dire sociale comme l’école, la police, la justice, ...

Nous nous permettons d’en douter, et cet optimisme de Freud s’émoussera sérieusement dans le Malaise dans la civilisation où il affirmera que plus la civilisation progresse, plus se développent les tendances antisociales, l’agressivité contre la civilisation et les tendances destructrices. En effet, plus la civilisation « progresse », plus elle inflige de contraintes car plus elle discipline, mais en même temps elle augmente la frustration. Ainsi, les pulsions de vie, agressives, qui peuvent de moins en moins s’exprimer se transforment en pulsions de mort et cette haine de soi peut alors se retourner en haine des autres, c’est ce que Freud appelle la désintrication de la pulsion de mort. Cela donne lieu alors au déchaînement de la violence. Toutes les barrières qui avaient été mises en place volent en éclat. Alors un progrès moral réellement ? Toute ressemblance avec des faits existants est fortuite …

D’ailleurs, Freud nous donne déjà ici des indications de cette limite et de cette fragilité de la civilisation. En effet, il ne peut que constater qu’elle ne peut empêcher les individus de chercher à donner libre cours à leurs pulsions (cupidité, avidité, convoitise, mensonge, roublerie, exploitation …). Ainsi, lorsqu’il s’agit d’interdits « moindres », on s’aperçoit que la contrainte intérieure n’est pas suffisante, qu’il faut y ajouter la contrainte extérieure (société, police, justice, …). Après tout, quand l’impunité semble garantie, pourquoi se priver ? Finalement, la civilisation est peut-être loin d’être acquise et sous ce «si fragile vernis d’humanité », pour reprendre le titre du livre de Terestchenko, affleure toujours la barbarie.

 

Extrait 3 : p. 49. « S’agissant des restrictions … » à p. 50 « ne le mérite pas. »

Freud revient sur le deuxième type de renoncement, le premier renvoyait aux interdits universels (inceste, meurtre et cannibalisme). Ce second type de renoncement ne touche pas tous les hommes, ou en tout cas pas au même degré. Freud évoque tout simplement ici l’inégalité de la répartition des richesses et l’exploitation qui la rend possible. Ici Freud fait un pas vers ses « interlocuteurs » marxistes et admet que l’hostilité des classes opprimées envers la civilisation est compréhensible. En effet, ce sont ces classes qui par leur travail rendent possible la civilisation, c’est ce que nous avons vu dans le chapitre I : c’est parce que les hommes doivent travailler et s’organiser pour survivre qu’ils érigent la civilisation, qui ne peut tenir qu’avec des règles instituées. Mais les classes travailleuses sont flouées, car elles rendent possible la civilisation mais n’en tirent aucun bénéfice, ou très peu. D’où leur hostilité bien compréhensible à la civilisation qui impose les règles, puisqu’elles en sont les premières victimes ! Freud n’hésite d’ailleurs pas à affirmer que « tant qu’une civilisation n’a pas dépassé le stade où la satisfaction d’un certain nombre de membres a pour condition l’oppression des autres, qui sont peut-être la majorité, et c’est le cas de toutes les civilisations actuelles, il est compréhensible que ces opprimés développent une hostilité intense envers la civilisation qu’ils rendent possible par leur travail. » C’est presque du Marx dans le texte !!! On peut comprendre alors que ces classes laborieuses n’aient pas envie d’intégrer des règles qui les asservissent et leur ôtent leur humanité, leur révolte devient légitime !

Cela n’empêche pas Freud de noter que même les classes dominantes font preuve d’une hostilité latente aux contraintes de la civilisation. Une fois de plus, quelle perspicacité ! Sans nous étendre, nous pouvons rapprocher cette affirmation de « la révolte des élites » et de la destruction de la culture qu’elles organisent par en haut : destruction de l’école, renoncement à la transmission des savoirs, dénigrement de nos prédécesseurs, oubli de l’Histoire, bref renoncement à l’éducation et à l’institution de la civilisation.

Tirons-en la leçon : on n’a que la civilisation que l’on mérite. A force de mépris, à force de « tolérance » y compris de l’intolérable, à force de reniement et de lâcheté, on a accepté le retour de la barbarie.

 

Extrait 4 : p. 50 : « Le degré d’intériorisation… »  p.51 : « clairement entre les nations. »

Ici Freud nous indique qu’une civilisation ne se mesure pas qu’à son niveau d’intégration morale, même si ce niveau est le premier et l’essentiel. Elle se mesure aussi aux valeurs auxquelles elle croit et adhère, ainsi qu’à ses créations artistiques. Freud fait ici référence à la sublimation. Pour rappel, celle-ci consiste en l’utilisation de l’énergie détournée des pulsions de vie vers des buts socialement valorisés : travail intellectuel, travail créatif, art, recherche scientifique, idéaux de modèle de justice ... La sublimation représente donc bien une satisfaction, quoique détournée, des pulsions et en fait la possession psychique d’une culture et donc de ceux qui y participent. Cependant, contrairement à ce que l’on pourrait croire d’emblée, ces idéaux ne sont pas ce qui motive la civilisation, mais c’est la civilisation qui les rend possibles. Ils viennent après-coup, quand la société est organisée et voit ce qu’elle est capable de mettre en œuvre et de créer. On retrouve à nouveau, semble-t-il, des accents « marxistes », car ces idéaux se seraient ainsi formés à partir de l’activité réelle (il y a une sorte de « matérialisme » de Freud ici, qui a l’air de dire que « l’infrastructure » (matérielle) détermine la « superstructure » culturelle (idées, valeurs)). Ces idéaux créés par le fait même de la civilisation vont donc entraîner de la satisfaction narcissique : les participants de cette civilisation vont trouver une compensation à leur refoulement, ils vont se reconnaître dans ces productions par les phénomènes de contagion affective et d’identification envisagés dans le premier chapitre de cet ouvrage. Ainsi, tous ceux qui participent à cette civilisation se voient gratifiés par ces valeurs et créations et même les plus pauvres se sentent élevés en participant à une grande civilisation. Pour renforcer cette fierté, la comparaison avec d’autres civilisations va devenir nécessaire. On retrouve ici le principe dialectique de la reconnaissance émis par Hegel, à travers sa dialectique du maître et de l’esclave : je ne peux prendre conscience de moi-même et me reconnaître qu’en me mesurant à l’autre, je n’ai la certitude de moi-même que dans le rapport à l’autre. Sur le plan social, cela donne l’origine de l’hostilité entre les nations (nationalisme, chauvinisme, racisme …). On peut donner ici pour illustrer simplement cette idée, l’exemple du sport : le supporter s’identifie à l’équipe : « on a gagné ! ».

 

Extrait 5 : p.51 « La satisfaction narcissique ... » à p.52 (fin du II)

Dans le dernier passage de ce chapitre, Freud va expliquer pourquoi cette satisfaction de remplacement (valeurs et créations) peut fonctionner, y compris chez les classes les plus défavorisées, donc les moins enclines à accepter les frustrations, et qui pourtant sont celles qui en acceptent le plus quand on y réfléchit bien (ne serait-ce qu’en contemplant les vitrines des magasins remplis d’objets qu’elles n’ont pas les moyens de s’acheter) ! Ce qui va donc fonctionner, c’est la mise en œuvre, évidemment inconsciente, du narcissisme. Ce dernier correspond à la première forme d’identification du moi, c’est-à-dire au narcissisme primaire (le stade du miroir : quand l’enfant s’identifie à sa mère, avant de s’en distinguer pour former un sujet à part entière). De la même façon, c’est ce mécanisme d’identification des opprimés à leurs oppresseurs qui va fonctionner ici. Et donc, par ce sentiment d’appartenance à un groupe, par identification donc, même les plus défavorisés d’un groupe vont se sentir valorisés vis-à-vis d’un autre groupe avec lequel il est en concurrence et qu’ils considèrent comme inférieurs : ils ont moins de technique, maîtrisent moins de sciences, etc. même si ceux qui se réclament du groupe « supérieur » sont bien incapables d’être en mesure de pratiquer les techniques ou de maîtriser par eux-mêmes les dites sciences ! Ils vont même se sentir dédommagés de ce qu’ils peuvent subir. L’appartenance à ce qui leur semble supérieur leur donne (de manière illusoire) une forme de supériorité. C’est donc ce phénomène d’identification qui permet la stabilité des civilisations qui, sans cela exploseraient. Cette identification fonctionne toujours pour la même raison : on retrouve ici à la fois l’espérance et la crainte face à la déréliction : espérance d’une puissance sans limites et crainte de la perdre, le groupe faisant la force. Cela peut alors expliquer l’adhésion à ces valeurs et créations et entraîner en retour la docilité, l’assentiment, le consentement … pour éviter de tout perdre et qui pourraient expliquer comment des millions de personnes peuvent être moins puissantes qu’une seule et accepter la servitude, comme le constatait La Boétie. Il nous faut alors reconnaître l’once de mépris qui se dissimule derrière ces affirmations : des individus peuvent éprouver de la satisfaction pure dans les plus hautes activités de l’esprit, mais pas les masses qui ne peuvent éprouver qu’une satisfaction différentielle. Cela dit, n’est-ce pas aussi la réalité ? N’est-ce pas le résultat de l’inégalité organisée dans nos sociétés ? N’est-ce pas aussi cela qui va s’accentuer avec les réformes pour décérébrer les enfants des masses ? Nous ne pouvons résister à citer les préconisations de l’OCDE énoncées en 1996 : « Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement ». Centre de développement de l’OCDE – cahier de politique économique n°13-1996. On ne peut être plus clair !!

Enfin, Freud s’attarde un peu sur l’art en tant que satisfaction narcissique. Celle-ci ne peut toucher qu’une minorité, le « grand art » reste inaccessible à la masse, celle-ci étant sous l’emprise de la nécessité (du travail). Néanmoins, toute civilisation y trouvera une satisfaction narcissique : un peuple est fier de ses artistes, car il s’y identifie. Cependant, l’art demeure élitiste, et n’est pas en passe de l’être moins. Il devient en effet de plus en plus difficile de faire lire des œuvres littéraires aux élèves, quand il n’est pas déjà difficile de leur faire lire quelque chose, ou de leur faire apprécier des œuvres picturales, musicales ou encore cinématographiques. Et pour cause, en mettant à leur disposition des « jeux » qui ne demandent aucune analyse, qui ne provoquent aucune émotion, si ce n’est de l’excitation, on leur ôte quasiment la possibilité de toute forme de sublimation. On est ici dans la satisfaction directe et immédiate des pulsions les plus primaires. D’ailleurs ceux qui fabriquent ces jeux en ont tellement conscience qu’ils inscrivent leurs enfants dans des écoles où les ordinateurs sont quasiment interdits. Alors peut-être que ce pilier de la civilisation voit ses jours comptés …

Ce chapitre se termine par l’évocation de la religion qui va constituer comme la principale de ces valeurs permettant d’identifier chacun à la communauté et d’accepter la répression des pulsions.

1 Essais de psychanalyse, p. 130

2 Op. cit., p. 102

3 Op. cit., p. 144

4 Op. cit., p. 137

5 Op. cit., p. 147

6 Freud, L’inquiétante étrangeté, une difficulté de la psychanalyse

7 Freud, 1972, p.204

8 Op. cit., p. 111


Partager cet article


Programme

Vendredi 13 janvier 2017, 18h30-20h30 Le travail comme question philosophique Marie-Pierre FRONDZIAK, Professeur de philosophie Vendredi 10 février 2017, 18h30-20h30 Critique de la religion - La question de l’islam Yvon QUINIOU, Professeur de philosophie Vendredi 10 mars 2017, 18h30-20h30 Le Capital ou le travail mort Denis COLLIN, Professeur de philosophie Vendredi 12 mai 2017, 18h30-20h30 La Laïcité Christophe MIQUEU, maître de conférence en philosophie Vendredi 9 juin 2017, 18h30-20h30 La Violence sociale Jacques COTTA, journaliste, producteur Les conférences ont lieu à l'université d'Evreux, rue du 7ème chasseur quartier Tilly. SEMINAIRE FREUD Séminaire consacré à la lecture de l’oeuvre de Freud proposé par Marie-Pierre Frondziak, professeur de philosophie L’objectif de cette lecture vise à montrer, qu’au-delà de la thérapeutique, la psychanalyse offre un véritable système de pensée. Vendredi 27 janvier - L’avenir d’une illusion (suite) Vendredi 3 mars - L’avenir d’une illusion (fin) Vendredi 31 mars - Marcuse et la désublimation répressive (I) par Denis Collin Vendredi 28 avril - Marcuse et la désublimation répressive (II) par Denis Collin Vendredi 26 mai - Conclusion : la portée de l’oeuvre de Freud Texte de référence: L'avenir d'une illusion (collection Points Essais au Seuil) Les séances se déroulent de 20h à 22h à la Mairie d’Evreux Salle Jacqueline Duval