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 Les promesses de la science

Conférence de Jean-Marie Nicolle, 12 septembre 2014

Note : 3/5 (29 notes)

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  • Lundi 15/09/2014
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Introduction, explication de la question
Si je veux expliquer le titre de cette conférence – « Les promesses de la science » -, il me faut immédiatement distinguer la science de son image. Si l’on entend par « science », l’ensemble des recherches et des théories vérifiées pour expliquer les phénomènes de la nature, il n’y a aucune promesse à en attendre. La science n’a rien à promettre, sinon de faire de son mieux pour établir la vérité. Mais si l’on entend par ce terme la représentation médiatique et populaire de la recherche scientifique et technique, alors l’expression « promesses de la science » trouve une signification idéologique des plus intéressantes à étudier. En effet, sous la rubrique « science », on trouve dans les journaux, à la radio, à la télévision, un amalgame de clichés, comme la blouse blanche du médecin, l’éprouvette du laboratoire, la combinaison du technicien du nucléaire, les équations au tableau noir du mathématicien, etc., et avec tout cela, la fameuse question idiote « à quoi ça sert ? » pour égrener les retombées quotidiennes de la recherche. C’est à cette image de la science que l’on peut rattacher l’idée de promesse.

Mais qu’est-ce qu’une promesse ? C’est une annonce solennelle, un engagement pris devant témoins. Par exemple, « je promets de me battre jusqu’à la mort pour défendre mon pays. » Entre l’énoncé de la promesse « je ferai » et son exécution (l’acte), je m’engage à ne pas oublier ce que j’ai promis, quelles que soient les circonstances. Je détermine mon avenir, en dépit des accidents extérieurs ou des changements de ma propre volonté. Je m’enchaîne volontairement à être et à faire plus tard ce que j’ai décidé maintenant. Cette incroyable prétention de la volonté se mesure, par exemple, à la promesse de fidélité lors du mariage : les deux époux décident de ne plus jamais changer d’avis l’un envers l’autre, quoi qu’il arrive. On sait ce qu’il en advient, parfois quelques jours à peine après la cérémonie.

Or, comment une image de la science peut-elle faire des promesses ? On ne voit guère ce que cela signifie, à moins que par cette expression on veuille désigner en réalité les attentes envers la science. Ce n’est pas le scientifique qui promet quoi que ce soit ; c’est le public qui réclame de lui qu’il trouve des solutions à ses problèmes. Le travail des médias et des idéologues consiste alors à transformer les attentes (qui sont souvent des rêves) en promesse de résolution avec des récits futuristes mêlés d’un réalisme trompeur.

Je voudrais dans cet exposé faire le point sur ces prétendues promesses de bonheur, présentées plus ou moins explicitement dans l’annonce des innovations scientifiques et techniques. Il ne s’agit pas pour moi de dénigrer le progrès technique, ni de me laisser aller à un enthousiasme technophile, mais d’examiner les valeurs mises en avant par les promoteurs de la technique contemporaine. Il ne s’agit pas de démêler le possible de l’impossible. Il s’agit de questionner des discours, et bien sûr, nous ne devrons pas nous départir d’un regard critique sur ces discours. Chacun sait que les promesses n’engagent que ceux qui y croient !

 
La problématique du bonheur.
 

Globalement, la promesse générale annoncée par les propagandistes de la science et de la technique, c’est la promesse du bonheur. On nous assure que grâce aux héros de la science, grâce aux sacrifices des techniciens comme les cosmonautes, l’humanité sera plus heureuse. Ce discours ne date pas d’hier et un petit rappel historique ne sera pas inutile : tout le XIXè siècle et la première moitié du XXè siècle assimilent le bonheur au progrès technique, par opposition à la peine du travail. La première finalité de la machine serait d’alléger le travail humain. Les recherches actuelles sur l’exosquelette pour porter des charges lourdes font encore partie de cette perspective. Déjà, dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (dixième époque), en 1793, Condorcet associait le progrès scientifique et le progrès technique dans l’accès de toutes les populations au bien-être et à la prospérité. Une génération après, Auguste Comte développait sa philosophie du positivisme en faisant de la science une religion. Nous héritons encore aujourd’hui de ce culte du progrès.

 

Alors, comment l’idée de bonheur peut-elle servir d’argument pour le développement des sciences et des techniques ? D’emblée, nous nous heurtons à la difficulté de définir le bonheur : il peut être vu comme un état de satisfaction intérieure et matérielle (le bien-être), mais aussi comme une vie en accord avec soi-même et avec les autres (l’harmonie). Puisque les recherches techniques sont lancées dans une course incessante après de nouvelles inventions et puisque le discours journalistique en reste toujours à des promesses, on peut déjà deviner que le bien-être matériel ne suffira pas à être heureux et qu’il nous faudra approfondir ce que signifie vraiment cette quête du bonheur. Parmi toutes les techniques contemporaines, l’ordinateur est la machine principale, et nous aurions pu choisir ce titre ironique : « B.A.O. : le bonheur assisté par ordinateur ».

Où en est-on aujourd’hui ? On peut discerner trois directions du progrès scientifique et technique souvent soulignées par la presse :

1.      l’abondance et la performance des nouveaux produits qui transforment la vie quotidienne.

2.      l’impact des découvertes techniques en médecine qui modifient le contrôle et la réparation du corps.

3.      Le rythme des innovations qui change notre rapport au temps, à autrui, et plus généralement à la réalité.

Nous allons parcourir successivement ces trois points.

 

1. Le confort par de nouveaux produits

 

Imaginons un poilu de la guerre 14-18, revenant des tranchées dans un appartement contemporain. Ce qui le frapperait certainement, c’est l’abondance des objets au milieu desquels nous vivons. En effet, il n’y avait à son époque que deux ou trois appareils dans une maison (la baratte pour le beurre, le moulin pour le café et une pendule). Il se demanderait sûrement comment nous faisons pour produire une telle quantité d’objets automatiques.

L’argument traditionnel de l’invention est le soulagement de la peine au travail. Seulement, derrière l’allégement du travail humain, il ne faut pas voir une visée philanthropique, mais plutôt un calcul intéressé, une recherche d’efficacité. En effet, moins un travailleur peine, plus il produit. Aujourd’hui, l’industrie a atteint une productivité inégalée. Les robots travaillent 24 heures sur 24, et ce qui n’est plus intéressant à produire, comme les pièces détachées, peut l’être par le particulier. L’imprimante 3D permettra bientôt de tout fabriquer soi-même à domicile.

Depuis l’introduction des ordinateurs dans l’industrie, on a non seulement rationalisé à l’extrême le processus de production, mais on a conçu des produits de plus en plus complexes. Par exemple, la voiture ne sera plus simplement automobile, mais autodirectionnelle ; elle va se conduire toute seule. Les recherches actuelles visent à fabriquer des objets connectés entre eux. Par exemple, votre réfrigérateur lance une alerte sur votre Smartphone lorsque des aliments arrivent à leur date de péremption et vous propose de passer une commande au supermarché. Vous pouvez aussi commander par téléphone un café sur la machine de l’entreprise, avant d’arriver au travail, avec les deux derniers chiffres de votre numéro gravés sur la crème du capuccino ! Je précise que tous les exemples que je donne sont des exemples réels, c’est-à-dire déjà réalisés ou faisant l’objet de recherches en cours. Ce ne sont pas des exemples tirés de la littérature de science-fiction.

Le philosophe de la technique, Gilbert Simondon a montré que la beauté d’une solution technique tient à la synergie, c’est-à-dire à la convergence de plusieurs fonctions concourant à un effet d’ensemble ; par exemple, dans une voiture automobile, l’huile refroidit et lubrifie en même temps le moteur ; l’arbre de transmission communique le mouvement et permet de générer de l’électricité pour recharger la batterie. Un bel objet technique est conçu comme une totalité avec une unité d’ensemble. Mais pour l’instant, il faut bien constater que la connexion des objets renforce leur complexité au lieu de les simplifier. L’ordinateur est surajouté à la machine, mais il n’est pas fondu en elle.

 

A côté des objets matériels, on trouve les outils très efficaces que sont les logiciels : ils sont plus discrets mais bien plus intrusifs que les machines. Introduits dans les ordinateurs, ils permettent une quantification systématique des gestes et du travail. Par exemple, grâce à un réseau interne, on peut savoir à tout moment ce que fait un employé de banque sur son ordinateur. On a ainsi développé des études sur les conditions du travail, le rythme, la productivité des individus par d’innombrables mesures destinées au management du personnel. On peut optimiser le travail en conciliant les performances avec la santé. Plus besoin de contremaître : c’est l’ordinateur qui contrôle et qui prescrit. Il en résulte une injonction au bonheur et à l’accomplissement de soi dans le travail. Comment ne pas vivre en harmonie avec son ordinateur lorsqu’il s’occupe si bien de vous ? !

La technique informatique permet de tout quantifier, puis de tirer des leçons du travail accompli, des succès et des échecs. Grâce aux données statistiques, on a mis au point des algorithmes prédictifs qui permettent de prendre des décisions. Par exemple, pour planifier les tâches de la police, un programme détermine les endroits à patrouiller d’urgence en fonction des risques de criminalité. L’ordinateur garantit l’efficacité de la police et la sécurité du citoyen.

Cette technique est maintenant étendue, en dehors du travail, à la vie sociale. Après avoir connecté les objets entre eux, puis les travailleurs à leur ordinateur, on connecte les individus entre eux. Par exemple, grâce à leur Smartphone, les personnes croisées dans la rue peuvent s’identifier entre elles : par une photo et la géolocalisation, elles peuvent se retrouver sur une base de données. Il paraît que c’est un nouveau moyen de se faire des amis !

 

Cette première présentation du bonheur par les objets est la plus facile, et donc la plus naïve. Elle réduit le bonheur au confort matériel, à ce qu’on appelle aussi le bien-être. Or, elle repose sur au moins deux confusions.

1 - la confusion de la puissance et de la sécurité. La combinaison des télécommunications et de l’ordinateur a transformé les téléphones en télécommandes et a donné une impression de puissance illimitée sur les choses. Par exemple, on projette de greffer une puce sur le cerveau des animaux domestiques pour leur faire exécuter des ordres par téléphone (ex : aboyer, rentrer dans la niche, etc.). On pourrait aussi appeler les vaches par téléphone pour qu’elles rentrent à l’heure de la traite. Ce sentiment de puissance engendre une illusion de sécurité, alors que les risques de détournement et d’abus de ces techniques sont considérables. Grâce aux caméras sur téléphone (on vend aussi des caméras de la taille de deux morceaux de sucre), la  surveillance est désormais pratiquée à grande échelle par tout le monde : films tournés dans la rue, contrôle parental sur les appareils des enfants, espionnage des mails du conjoint. Chacun peut éprouver le bonheur de la délation sur les réseaux sociaux, avec déclenchement de rumeurs et avis de recherche pour pratiquer le harcèlement. La délation devient le plaisir le plus partagé : les commerçants filment leurs clients afin d’ajuster les rayons à leur parcours, et les clients, à leur tour, filment les rayons pour renseigner les fournisseurs sur le respect des contrats de vente. Seulement, toute cette interconnexion réclame l’enregistrement d’une quantité incommensurable de données sur les objets et sur les individus (le « Big Data »). Soyons rassurés : à défaut de ne pas mourir, nous avons maintenant la garantie de ne jamais disparaître, puisque toutes les traces informatiques qui nous concernent sont conservées.

2 - la confusion du quantitatif et du qualitatif. La dictature du chiffre fait oublier des valeurs de simple bon sens. Par exemple, le personnel hospitalier doit saisir chaque acte médical effectué pour constituer le dossier du patient et améliorer les protocoles de soins, et cela, aux dépens du temps passé avec lui. Un nouveau logiciel sur Smartphone permet de noter au fur et à mesure les instants heureux et les instants malheureux de la journée (grâce au contenu des messages, aux sourires sur les photos, aux variations du rythme cardiaque, etc.), comme si un bilan comptable pouvait traduire le bonheur d’une vie.

On le voit, si le progrès technique améliore les conditions matérielles de vie, il est loin d’assurer le bonheur. Comme l’indique l’étonnement naïf « Oh ! il s’est suicidé alors qu’il avait tout pour être heureux ! », il ne faut pas confondre le bonheur avec le bien-être.

 

2. Le plaisir par la santé du corps

 

Les morales hédonistes de l’Antiquité définissaient le bonheur par le plaisir, soit comme l’absence de douleur et de trouble (Epicure), soit comme le mouvement lisse dans la douceur (Aristippe de Cyrène). Aujourd’hui, le plaisir est conçu comme l’agréable sensation obtenue dans la satisfaction d’un désir ; il passe par la suppression du manque, par la consommation. « Il faut en profiter » disent les gens, sans trop savoir d’ailleurs ce qu’ils veulent dire par là. Le plaisir est un plaisir d’abord individualiste. Par exemple, dans l’industrie automobile, on cherche à aménager l’habitat de la voiture pour chaque personne (éclairage, musique, température, odeur, etc.), comme si chacun pouvait s’isoler dans un cocon, sans avoir à faire de concession avec le plaisir des autres. Le bon sens populaire dit bien que la santé est une condition essentielle du bonheur. Si, comme le disait Leriche au XIXè siècle, elle est « la vie dans le silence des organes », la santé n’est pas éloignée du plaisir. La médecine actuelle agit dans deux directions : le contrôle du corps, et sa réparation.

 

Les techniques appliquées à la surveillance de la santé sont en plein développement. Quantité d’appareils permettent de mesurer en continu le rythme cardiaque, la tension artérielle, le poids, le nombre de pas effectués dans la journée, etc. On fabrique des tee-shirts (400 $ l’unité), lavables et repassables, tissés de capteurs pour données médicales, lesquelles sont envoyées sur le téléphone portable et servent ensuite à un bilan journalier et à des statistiques. On peut aussi s’offrir un ordinateur qui régule le sommeil : grâce encore à des capteurs, il détecte vos mouvements nocturnes, déclenche une musique adéquate pour vous rendormir, et fait fonction de réveille-matin. On a mis au point un vêtement de nuit pour bébé informant les parents de sa position dans le lit, de sa respiration, de sa température, etc., couplé à un ordinateur qui donne des conseils pour sécuriser son sommeil.

 

L’extrême miniaturisation de l’électronique permet également d’accomplir des prouesses en médecine réparatrice. Par exemple, on commence à savoir rendre la vue à des aveugles par une puce composée de centaines d’électrodes greffées sur le nerf optique. On parvient à établir une continuité entre l’organique et le mécanique dans les prothèses. Désormais, on cherche à capter des représentations cérébrales par une électrode pour la transmettre sur un ordinateur. On espère ainsi soigner les troubles de la mémoire en restaurant artificiellement les connexions nerveuses détruites. On sait aujourd’hui calmer certaines angoisses et certaines douleurs par des médicaments. Pourrait-on y parvenir mécaniquement ? Pourrait-on, par-dessus le marché, provoquer le plaisir électroniquement ? A la suite des études concernant les effets de certains produits sur le cerveau, on s’est mis à chercher s’il n’y avait pas un centre cérébral du plaisir. On a trouvé des zones (notamment le système limbique) mobilisées lors de la recherche du plaisir. La découverte accidentelle, chez le rat, que la stimulation électrique de certaines régions cérébrales provoquait la répétition de l’activité permettant de déclencher ladite stimulation a conduit à parler de « sensation de plaisir», car les effets étaient similaires à ceux d’un orgasme (expérience d’autostimulation de J. Odds, 1954). On en a déduit alors qu’on pourrait stimuler cette zone du plaisir à volonté. On pourrait déclencher un état orgasmique permanent. Quel bonheur ! Ce serait le paradis sur terre ! Le constat de cette expérience faite sur des rats est objectif, mais l’interprétation reste à discuter : ce comportement d’auto-renforcement est-il ce que les hommes appellent un plaisir ? Il semble y avoir un écart considérable entre le mécanisme neuronal simplement physique et la subtilité de ce que les hommes appellent une émotion. Peut-on rendre compte ainsi des nuances presque infinies du plaisir humain, depuis l’orgasme jusqu’au plaisir esthétique en passant par le plaisir de la conversation ? Il y a une grande distorsion entre ce qu’un chercheur peut s’autoriser à dire et ce les idéologues se permettent d’affirmer. La question reste ouverte : y a-t-il un centre cérébral du plaisir chez l’homme ?

 

L’approche organique du bonheur est très problématique encore sous un autre point de vue, car on y considère le corps comme un bien dont on serait propriétaire. C’est la question de la jouissance. On entend par jouissance l’action de se servir d’une chose, d’en tirer toutes les satisfactions dont elle est capable. Comme la télécommande nous permet de nous faire obéir des objets, les biotechnologies permettraient de faire obéir le corps à des puces électroniques pour en tirer une jouissance. Il n’y aurait même plus besoin de passer par une substance ou un partenaire sexuel. Le plaisir serait directement obtenu par une commande. Mais on ne règle pas par là l’obstacle de la dépendance. Diogène Laërce rapporte cette anecdote sur le philosophe hédoniste Aristippe de Cyrène : « Au moment où il entrait, un jour, dans la maison d’une courtisane, comme un des jeunes gens qui l’accompagnaient s’était mis à rougir, Aristippe dit : « Ce qui est mal, ce n’est pas d’entrer, mais c’est de ne pas pouvoir sortir. » ». Le mal n’est pas de profiter d’un plaisir à l’occasion, mais il est de ne plus pouvoir s’en détacher, de s’en rendre dépendant. Pour Aristippe, l’usage des plaisirs doit sauvegarder la liberté.

 

Derrière ce projet d’une commande technique du plaisir, il y a une fatale confusion entre le plaisir et la jouissance. Les hommes cultivent un fantasme assez étonnant, celui de la jouissance absolue ; il serait possible, croient-ils, qu’un être humain atteigne un état permanent de plaisir maximal qui ne retomberait pas. Comme le rêve d’immortalité, cette croyance est bien une illusion car elle refuse la réalité des limites organiques du corps. Un orgasme continu et ininterrompu est impossible.

Il faut dissocier le plaisir de la jouissance, car celle-ci est la tentative permanente d’outrepasser les limites du principe de plaisir. Renversant les connotations habituelles du mot, Lacan appelle jouissance ce mouvement mécanique de l’inconscient lorsqu’il répète toujours les mêmes représentations et émotions. « Là où tu souffres, c’est peut-être là que tu jouis le plus », pourrait-on dire au névrosé. La jouissance est l’opposé du bonheur ; en réalité, elle fait souffrir le sujet. Tel le mécanisme d’une machine emballée, la jouissance insiste. Par exemple, un toxicomane ne cesse de répéter qu’il est en manque. Son illusion consiste à croire que le manque est un défaut de son être qui dépendrait d'un défaut de l'avoir. Il parle de lui comme un riche propriétaire qui croit réaliser son être par un avoir, se distinguant de l'être du pauvre qui, n'ayant rien, n'existerait pour ainsi dire pas. Il confond plaisir et jouissance.

Pour mettre fin à l’horreur de la jouissance, il faut savoir retrouver les mots. Pouvoir mettre des mots sur sa souffrance permet au sujet de s’affranchir en partie de la jouissance. Il est nécessaire de placer des mots sur ce que l’on ressent dans un plaisir ; il est également nécessaire de dire son désir. La pratique du « Binge drinking » est une jouissance ; ce n’est pas une recherche de plaisir. On ne peut retrouver le plaisir que par le langage, la conscience et donc, la culture. Juste un petit exemple, en passant : l’écriture manuscrite cursive est de plus en plus remplacée dans la pratique et même dans certaines écoles par la frappe au clavier ; or, on s’aperçoit que les enfants qui ne l’apprennent plus ont des performances plus réduites en mémoire que les autres. Cela veut dire qu’écrire à la main permet d’inscrire plus profondément et plus durablement les connaissances dans l’esprit. L’écriture, ça cultive ! Aussi, ce sont les ingénieurs de la Silicon Valley, en Californie, ceux qui travaillent sans cesse sur clavier, qui paient maintenant très cher des cours à leurs enfants pour qu’ils apprennent l’écriture cursive !

Les techniques actuelles ne nous apportent le bonheur ni par les objets connectés, ni par le corps amélioré. Voyons ce qu’il en est de notre rapport à la réalité qu’elles induisent.

 

3. L’évitement du réel par les écrans

 

Dans le mot bonheur, il y a « heur », au sens de la bonne rencontre, mais aussi au sens du bon temps. Le bonheur est souvent défini comme une durée agréable. Or, alors que le temps libéré de la nécessité du travail n’a jamais été aussi long dans notre société, les gens consacrent de plus en plus d’heures à ne pas vivre en restant collés devant des écrans. En France, depuis 1848, le temps de travail journalier est passé de 12 heures à  7 heures, soit un gain de 5h de temps libre. Or, aujourd’hui, on passe en moyenne 3h30 de ces 5 heures devant un écran (hors temps de travail). Chaque foyer possède en moyenne un peu plus de six écrans. On comprend l’intérêt des publicitaires pour ce divertissement, pour ce « temps de cerveau humain disponible » selon Patrick Le Lay, le PDG de TF1 en 2004. De fait, au lieu de créer et de vivre vraiment, nos contemporains cherchent une suspension du temps par l’hypnose médiatique. Au lieu de s’engager dans l’existence, de disposer d’eux-mêmes, de faire une œuvre de leur vie, ils regardent à la télévision la vie des « People ». Ils devraient lire Sénèque qui, dans De la brièveté de la vie (III), avertissait : « combien de ta vie t'ont dérobé une douleur futile, une joie sotte, un désir aveugle, un entretien flatteur, combien peu t’est resté de ce qui est tien : et tu comprendras que tu meurs prématurément. »

On a voulu, dans notre société, retirer toute place pour le manque, et l’on a inventé des ventouses qui viennent boucher trois de nos conduits sensoriels : pour bâillonner la bouche, la tétine dès le plus jeune âge puis la cigarette ou le chewing-gum ; pour les oreilles, le cordon et l’oreillette du baladeur ; pour les deux à la fois le téléphone portable ; pour les yeux, l’écran de télévision ou l’ordinateur auquel on se « scotche ». On a posé ce que j’appellerai des « tétines électroniques ». Grâce à elles, une sensation d’alimentation permanente, en continu, permet de s’absenter du monde des autres. On ne sait plus si c’est le téléspectateur avachi sur son canapé qui regarde la télévision ou si c’est la télévision qui observe le spectateur figé dans l’existence comme un meuble, une sorte de mort vivant. On entretient la sensation de faire un avec le monde qui pénètre par toutes les ouvertures de la perception, sans être dérangé, sans être exposé à l’imprévu. Si le tuyau ne déverse pas l’aliment attendu, alors on « zappe » pour retrouver la sensation réconfortante.

La notion d’écran est équivoque, car il est à la fois une surface de projection des images et un voile protecteur par rapport à un spectacle qu’on ne devrait pas voir. On doit se demander si les multiples écrans qu’on accroche partout dans les cafés, les aéroports, les gares ont pour fonction de nous montrer quelque chose ou de nous masquer la réalité. Comme on le sait, pour être bien protégé avec l’écran total, il faut en étaler partout !

 

Lacan appelait dès 1970 ces objets techniques collés sur le corps des « lathouses », terme composé d’aléthéia, d’ousia et de ventouse. « Pour les menus objets petit(a) que vous allez rencontrer en sortant, là sur le pavé, à tous les coins de rue, derrière toutes les vitrines, dans ce foisonnement deces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui nous gouverne, pensez-les comme « lathouses ». Je m'aperçois sur le tard - parce que « lathouse »il n'y a pas longtemps que je l'ai inventé - que ça rime avec ventouse. Il y a du vent dedans, beaucoup de vent, le vent de la voix humaine ! » (Séminaire XVII, L'envers de la psychanalyse, p. 188-189). Effectivement, tous ces objets portables ne sont pas seulement des appareils qui rendent des services ; ce sont des greffons artificiels du corps. Essayez d’arracher son portable à un adolescent : vous obtiendrez des cris de supplicié ! Chacun s’attache donc à un cordon ombilical artificiel qui aspire l’information sans obligation de la créer soi-même. Et quelle information ! les derniers potins de la tribu, rien que du vent…

Lacan dit bien « ces objets faits pour causer votre désir, pour autant que c'est la science qui nous gouverne, pensez-les comme « lathouses » ». Il entend par science, ici, le discours idéologique qui se réclame de la science. Autrefois, le religion promettait le bonheur au paradis. Maintenant, la science promet le bonheur dans les lathouses ! Une occlusion du langage, une fermeture au réel, un plaisir béat de consommateur passif. On est pris de vertige quand on pense à la somme d’intelligence qu’il a fallu réunir pour mettre au point nos techniques contemporaines de communication et l’indigence des contenus qu’on y fait passer. Valait-il la peine d’inventer la mécanique quantique pour s’entendre dire « T’es où là ? » ?

Pour tromper leur ennui, les Français consacrent en moyenne plus de 12h par semaine à des jeux vidéos. La vie de certains devient une vie passée à jouer en dehors du réel et non une vie à jouer dans le réel. Certains propos des anciens stoïciens résonnent bizarrement aujourd’hui : « Souviens-toi de ceci : tu joues, dans une pièce, le rôle que choisit le metteur en scène ; un rôle court ou long, selon qu’il l’a voulu court ou long ; veut-il que tu joues un mendiant ? tu dois jouer ce rôle parfaitement, et de même si c’est un rôle de boiteux, un rôle d’homme politique ou de simple particulier. Car ton travail à toi, c’est de bien jouer le rôle qui t’est confié, mais de choisir ce rôle, c’est le travail d’un autre. » (Epictète, Manuel, XVII). L’autre, c’était le destin. Aujourd’hui, c’est le scénariste d’un jeu.

On pourrait objecter que les gens voyagent de plus en plus et vont à la rencontre des autres peuples. Mais comment voyagent-ils ? – sur des paquebots de croisière dont ils ne descendent plus, dans des cars climatisés pour jeter un œil sur le paysage à travers la vitre, en groupes derrière un guide pour prendre des milliers de photos qu’ils n’auront jamais le temps de regarder. Au lieu de s’arrêter et d’observer, ils interposent immédiatement une image entre le eux et la réalité, pour ne pas voir cette réalité.

Ne pas sentir de manque, ne pas s’engager dans la réalité, il semble que la condition principale du bonheur proposé par les techniques de communication, soit aussi l’évitement de la confrontation aux autres. Surveiller son smartphone à table permet de ne pas croiser le regard de ses voisins et c’est tellement pratique de rompre par un SMS au lieu d’aller s’expliquer face à face ! Lors du dernier salon du Livre de Paris, on proposait aux visiteurs de réaliser leur rêve de devenir écrivain en publiant directement un livre sur Internet, sans passer par le jugement d’un éditeur. On veut être vu, éventuellement devenir célèbre, mais on ne veut pas être jugé.

 

Nos contemporains vivent dans l’évitement du réel et d’autrui. Le réel est ce qui existe, ce qui se produit, ce qui arrive indépendamment de notre volonté. Le réel, c’est le donné de départ, le déjà-là, ce qui ne concorde guère avec nos désirs, ce avec quoi il faut compter sans pouvoir y échapper (par exemple, l’argent est une réalité nécessaire pour vivre et pouvoir réaliser beaucoup de désirs). Le réel est ce qui résiste à notre volonté. Il est toujours décevant et fait toujours problème. Alors, le meilleur moyen pour le supporter, c’est de l’éviter. Le bonheur est conçu comme la fuite de toute douleur ; c’est devenu le seul impératif moral de l’individu postmoderne. Alimentée par la crainte, la recherche du bonheur est la recherche du plaisir immédiat, non-violent et sans heurts. La société postmoderne est une société de « la glisse », autant dans les sports pratiqués (ski, planche à voile, deltaplane, skateboard, etc.) que dans les jeux ; il ne s’agit pas d’une confrontation directe et physique à la réalité ou à autrui (comme dans la boxe ou les arts martiaux), mais de l’habileté à contourner les obstacles. Notre société est une société de l’évitement du réel. Tout doit couler sans frottements ni obstacles. Or, cette crainte du réel est le plus souvent fondée sur une ignorance. « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les événements, mais l’idée qu’ils se font des événements », disait Epictète (Manuel, V).

 

Pour nos contemporains, le bonheur se définit négativement par l’absence de problèmes, un état de tranquillité permanent, une relation harmonieuse au réel et de soi à soi sans avoir à rendre de compte à quiconque. Dans ce domaine, les compagnies d’assurance font fortune. Elles proposent des assurances pour tout : la voiture, la maison, les enfants, le chien, et même le remboursement des jours de vacances sans soleil ! Nos contemporains voudraient vivre une vie sans soucis, comme au paradis, comme dans la vie fœtale (c’est la même chose !) comme si le bonheur devait être un long glissement sans heurt. Mais le bonheur n’est pas un état. Les hommes voudraient un monde sans changements, sans contradictions, un monde sans souffrances. Ils aspirent à un état stable, permanent, toujours identique à lui-même, et ils appellent cet état « le bonheur », parce qu’il serait conforme à leurs désirs. « La croyance que le monde tel qu'il devrait être, est réellement, c'est une croyance d'improductifs qui ne veulent pas créer un monde tel qu'il doit être. » écrit Nietzsche (La Volonté de Puissance, tome II, L. III, § 285). Pour lui, la vie n’est pas le laisser-aller ; elle est au contraire une recherche permanente de dépassement : « voici le secret que la vie m’a confié : « Vois, m’a-t-elle dit, je suis ce qui est contraint de se surmonter soi-même à l’infini » » (Ainsi parlait Zarathoustra, p. 239). Nietzsche a horreur du laisser-aller, de la facilité, de l’abandon aux plaisirs. Il n’y a pas à chercher le plaisir et à fuir la douleur ; l’homme doit accroître sa puissance dans la création d’œuvres. Nous retrouvons ici la véritable étymologie du mot bonheur, car, en réalité, dans le mot bonheur, l’ « eur » ne vient pas de hora (l’heure), mais de augura, l’augure, la chance. C’est aussi une augmentation, un accroissement de création.

 
Conclusion
 

Le bonheur n’est pas un état, mais une expérience faite d’instants privilégiés, de petites minutes d’éternité. Le bonheur n’est ni le bien-être (un ensemble de conditions matérielles donnant la sécurité), ni la béatitude (la vie heureuse dans un au-delà), ni l’insouciance, mais une surprise rencontrée au cours du temps, jour après jour. Il est là, maintenant, souvent inaperçu. Le bonheur ne tient pas dans un avoir, mais dans une manière d’être. Il n’est pas une possession, mais une rencontre joyeuse de soi, si étonnante qu’on ne le reconnaît pas tout de suite, comme lorsqu’on se surprend à chantonner. Bien sûr, si l’on cherche à calculer le bonheur en termes d’heures ou de journées, l’on fait un calcul stupide. Le Bonheur National Brut proposé par le roi du Bhoutan est une belle plaisanterie idéologique. Le bonheur ne se mesure pas en temps, encore moins en indice de satisfaction, mais en intensité. Enfin, le bonheur n’arrive pas comme le terme d’un effort, comme une récompense méritée. Il surgit au cours de l’action même ; il est dans le faire, parfois dans le travail simple et quotidien ; il n’est pas nécessairement démonstratif ou spectaculaire. Il faut donc renoncer au désir d’un bonheur éternel comme à l’exigence d’une liberté absolue qui n’existe pas. Il est là, maintenant ; il n’est pas dans le futur, comme objet d’une promesse. Comme l’a écrit Paul Fort, « Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite. Il va filer. »(Ballades du beau hasard). Le bonheur se vit dès aujourd’hui, au milieu des problèmes, des tracas de la vie quotidienne. Il est tout le contraire de l’insouciance.

 

Si je devais donner des exemples de ce qu’est pour moi le bonheur, je dirais que c’est sentir l’odeur de la terre mouillée en automne, tenir dans mes bras ma petite fille qui n’a pas encore deux ans, contempler le tableau de Vélasquez sur Démocrite au musée de Rouen, longer la Seine à bicyclette et croiser les yeux rieurs de ma femme, discuter philosophie en anglais avec des étudiants de plusieurs nationalités, sentir le parfum du thym sauvage en été, trouver dans ma boîte aux lettres les exemplaires de mon dernier livre, improviser sur un blues à la guitare avec les copains de mon groupe de jazz, m’endormir près de la mer au bruit des vagues. Quel est le point commun à tout cela ? Ce sont des instants gratuits et inoubliables qu’on ne trouvera jamais chez Carrefour ou sur Internet, et dont la science n’a rien à faire.

 
Jean-Marie Nicolle,

Université Populaire d’Evreux, le 12 septembre 2014.


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Programme 2018

Vendredi 12 janvier 2018, 18h30 - 20h30 Qu’est-ce qu’une éducation républicaine ? par Denis Collin, professeur de philosophie Vendredi 9 février 2018, 18h30 - 20h30 Pour une école de l’exigence intellectuelle par Jean Pierre Terrail , sociologue Vendredi 16 mars 2018, 18h30 - 20h30 Platon éducateur par Marie-Pierre Frondziak, professeur de philosophie Vendredi 13 avril 2018, 18h30 - 20h30 La Révolution école (1918- 1939) Documentaire présenté par Joanna Grudzinska, réalisatrice Vendredi 25 mai 2018, 18h30 - 20h30 La Théorie des handicapes socio-culturels par Denis Collin, professeur de philosophie Vendredi 15 juin 2018, 18h30 - 20h30 L’Economie de l’éducation ou le « capital humain » par Mickaël Sylvain, professeur de sciences économiques et sociales