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 Peut-on parler de «conflit des civilisations»?

Conférence de Denis COLLIN - 18 novembre 2016

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  • Vendredi 18/11/2016
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Sommaire


En 1996, Samuel Huntington faisait paraître son essai intitulé Le choc des civilisations dont le titre américain un peu plus explicite indiquait la visée stratégique : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order. Refaire l’ordre mondial : ce fut l’ambition de Bush junior lors de la guerre d’Irak de 2003, une ambition qui eut le succès que l’on sait. Après les attentats de Paris, les thèses d’Huntington ont trouvé une seconde jeunesse. Plusieurs commentateurs et essayistes – y compris Alain Finkielkraut – ont évoqué le livre d’Huntington pour tenter d’expliquer l’offensive internationale de l’État islamique. C’est devenu une musique de fond. Un ami, au lendemain du 13 novembre m’écrit : « Même si on reconnaît le principe de LUTTE DE CLASSES, on peut considérer celui de CONFLIT DE CIVILISATIONS prééminent. Nous sommes des produits de l’Histoire et elle n'a pas commencé au XVe siècle (prémices du capitalisme). Dans le cas présent, même si on peut le situer dans un monde dominé par le capitalisme, j’y vois, avant tout, un nouveau pic dans le vieux conflit entre orient musulman et occident judéo-chrétien, les mouvements islamistes étant la pointe avancée d’une religion qui a la particularité d’être la seule à conceptualiser la conquête du monde entier et l’éradication de ceux qui ne l’acceptent pas. » Cette prise de position très nette mériterait d’être discutée parce qu’il s’agit d’une clé d’analyse sérieuse et qui pourrait engager les perspectives historiques des prochaines décennies. Les tenants de la mondialisation (qui devait être heureuse, comme le proclamait Alain Minc) rejettent spontanément cette thèse tellement contraire au credo du capitalisme contemporain, ce capitalisme absolu qui s’érige en modèle social unique autant qu’en religion. Les marxistes « old fashion » la rejettent également tant elle semble contraire au dogme qui veut que l’infrastructure détermine la superstructure et que la domination mondiale du capitalisme ne peut admettre que ces questions de civilisations, de cultures, de religions puissent avoir une efficace propre – au point que certains de ces marxistes, pour faire entrer le réel dans le lit de Procuste du « matérialisme historique » annexent l’État islamique à la catégorie « représentation déformée des luttes des opprimés » ou simple prolongement des monarchies pétrolières manipulées par les États-Unis.

 

On le voit la question de la « civilisation » n’est pas une question sans importance. La surcharge valorielle qui l’affecte en fait depuis longtemps une arme idéologique de tout premier choix mais ce n’est pas une raison pour délaisser le concept de civilisation. Définir ce qu’est une civilisation ou ce qu’est la civilisation, se demander en quel sens on est en droit de parler de conflit des civilisations ou de choc des civilisations, cela pourrait peut-être même nous aider à mieux comprendre l’actuel « malaise dans la civilisation ».

Je procéderai en deux temps. Tout d’abord, je tenterai de définir ce que nous appelons civilisation, terme dont la polysémie recèle une contradiction radicale. Je compléterai cette définition par quelques aperçus historiques. Dans un deuxième temps, j’aborderai les questions actuelles en essayant de savoir si la situation actuelle s’éclaire quand on l’analyse en terme de « choc » ou de « conflit des civilisations », entre l’Occident et l’Orient ou entre la chrétienté et l’islam ou que sais-je encore.

Des définitions malaisées

S’il est un concept confus, c’est bien celui de « civilisation ». Au sens premier, être civilisé, c’est être apte à la vie civile, c’est-à-dire à la vie dans une « civitas », une « cité ». Le civilisé s’oppose au sauvage, celui qui vit dans la « silva », c’est-à-dire dans le forêt, celui qui vit de ce que lui donne la nature sans se donner la peine de la cultiver. Le sauvage est sans culture. Le civilisé cultive et se cultive.

Le civilisé est civil en un autre sens. Pour vivre dans une cité, les rapports entre individus doivent être policés (de la cité en grec, la polis), si on parle grec, ou civilisés si l’on parle le latin. Le civilisé s’oppose au rustre, l’homme de la campagne (rus, ruris en latin).

Ce qui s’oppose au civilisé, c’est encore le barbare, celui dont on ne comprend pas la langue, celui dont la parole fait « bar-bar », c’est-à-dire que c’est du charabia. A ce compte on est toujours le barbare de quelqu’un. Quand un auteur Grec (par exemple Thucydide) emploie l’expression « Les Grecs et les Barbares », il désigne les Grecs (les Hellènes) qui parlent la langue grecque … et tous les autres peuples ! Mais il y a cependant dans cette opposition une affirmation de la supériorité des Grecs sur les autres peuples.

Il est de coutume d’opposer culture et civilisation ou, à tout le moins, de les distinguer soigneusement. La civilisation désignerait l’ensemble des réalisations, matérielles, sociales, morales et intellectuelles d’un peuple ou d’un groupe de peuples pendant une ère plus ou moins longue alors que la culture désignerait surtout les réalisations spirituelles (l’art, la littérature, etc.). Mais cette distinction classique chez les Français s’exprime différemment en allemand où on oppose Kultur (qui regroupe en gros la civilisation) et Bildung qui désigne la culture spirituelle. Ajoutons qu’au XXe siècle on a commencé par désigner du mot de « culture » tout ce par quoi l’homme s’oppose à la nature et comme les manières de s’opposer à la nature dépendent fort des conditions naturelles déjà données d’une part et des inventions des hommes d’autre part, les cultures sont toujours plurielles.

Il y a toute une tradition qui oppose aussi culture et travail. La noblesse de la culture suppose la vilénie du travail servile. Voilà ce qu’on a voulu retenir des Grecs, ce que reprend Nietzsche : la culture c’est le loisir de l’homme libre – celui qui n’est pas soumis à la nécessité de produire lui-même les conditions matérielles de son existence.

« O beatos agricolas ! » s’exclame Virgile. Que cultiver la terre et se cultiver usent du même verbe, voilà qui devrait nous interroger. La culture n’est donc pas un loisir, elle demande du travail, un travail harassant : songeons à la peau écorchée, cet autoportrait de Michel-Ange dans le Jugement dernier de la Sixtine. Et le travail à son tour demande de la culture – une Bildung, une formation de l’esprit. Bref, cette opposition entre la culture produit du loisir et le règne de la nécessité naturelle est nulle et non avenue. Conséquence : la distinction voire l’opposition culture / civilisation se trouve privée de fondement conceptuel sérieux. Je propose, comme Freud de laisser tomber cette distinction peu opératoire. Il arrive que la rigueur des définitions finisse par faire obstacle à la compréhension.

La civilisation ça commence comment ?  Suivons Fernand Braudel : la civilisation, c’est d’abord la « civilisation matérielle ». À la suite de Marx, Braudel propose de partir de la manière dont les hommes vivent immédiatement. Comment se nourrissent-ils ? Comment s’habillent-ils ? Quels instruments fabriquent-ils ? Comment habitent-ils leur monde ? C’est le programme proposé par Marx dans L’idéologie allemande. Et suivant leur niveau de développement technique et ce qu’ils vont trouver sur place, se construiront des civilisations différentes. Braudel montre que si vous cultivez du riz, ça ne fait pas du tout la même chose que si vous faites pousser du blé et de la vigne ! Orient contre Occident,  c’est peut-être d’abord le riz contre le blé et la vigne ! Si vous avez des plantes et des animaux faciles à domestiquer (des blés ou des moutons ou des chevaux), ce n’est la même chose qui si n’avez que des fruits sauvages, des zèbres et des hippopotames.

Les préhistoriens parlent indifféremment de cultures ou de civilisations qu’ils classent en fonction des outils utilisés (par exemple la dernière phase du paléolithique est nommée magdalénien, qui vient après le solutréen et l’aurignacien et on parlera tantôt de culture magdalénienne, tantôt de civilisation magdalénienne. C’est dans le même sens que l’on parlera des grandes civilisations antiques (mésopotamienne, égyptienne, etc.). Il y a ici toute une classification temporelle qui se présente dans l’ordre d’un progrès. Le magdalénien est supérieur (sur le plan technique) à l’aurignacien. Ce qui n’est pas sans conséquence dans la conception de la civilisation : les civilisations sont les étapes historiques de la civilisation de l’homme. Elles sont l’objectivation dans des outils, des œuvres d’art, des monuments, etc. du processus par lequel l’homme se civilise. Et donc il est assez naturel de trouver qu’une civilisation est supérieure à une autre, ce qui n’a rien à voir avec le racisme ou quoi que ce soit de ce genre. Une civilisation qui connaît l’écriture et la métallurgie est bine supérieure en quelques points à une « civilisation » faite de petits clans qui se font la guerre. Les grandes cités qui apparaissent en Mésopotamie à partir du Ve millénaire avant notre ère sont bien « supérieures » aux premières cités lacustres si caractéristiques du néolithique, bien supérieures à cet « âge des cabanes » dont parlait Rousseau qui correspond largement à l’état des « sauvages des Amériques » du Nord – alors que nous savons que les Incas ou les Aztèques avaient connu un tout autre développement.

Les civilisations semblent ainsi se succéder dans un ordre que l’on trouvera naturel ou que Hegel fera correspondre au mouvement de l’esprit, selon la ligne d’une dialectique ascendante. Mais nous devons nous méfier des grandes généralités et des constructions a posteriori. Toutes ces civilisations sont le théâtre de conflits permanents, souvent très violents. Les guerres préhistoriques ont été, selon les archéologues, à la fois nombreuses et extrêmement meurtrières et elles opposent le plus souvent des tribus ou des groupes humains dont on peut dire qu’ils appartiennent à la même « civilisation ». Et si les guerres ne sont pas la conséquence de « chocs entre civilisation », on doit remarquer que les civilisations peuvent cohabiter et s’interpénétrer. Les Grecs ont beaucoup emprunté aux Égyptiens, à commencer par leur panthéon et les premières philosophies (notamment les Ioniens) ou encore Pythagore a beaucoup emprunté aux Égyptiens … puis les Grecs firent la conquête de l’Égypte et c’est un général d’Alexandre qui fonde la dernière dynastie de pharaons. Les Romains ont fini par se libérer du joug étrusque et ont soumis l’Étrurie, mais les Étrusques (qui ne sont pas des indo-européens) ont grandement contribué à la civilisation romaine : ils ont enseigné aux Romains l’architecture, la maîtrise de l’eau et bien d’autres choses encore. On pourrait ainsi poursuivre longtemps.

Braudel a écrit une Grammaire des Civilisations qui était une ébauche de programme d’histoire pour les classes de terminales. Il soutient que c’est au pluriel que l’on doit parler de civilisation aujourd’hui. « Il y a indéniablement des civilisations. Si on nous demande alors de définir la civilisation, nous sommes assurément plus hésitants []. Au singulier, civilisation ne serait-ce pas aujourd’hui, avant tout, le bien commun que se partagent [] toutes les civilisations, « ce que l’homme n’oublie plus » ? Le feu, l’écriture, le calcul, la domestication des plantes et des animaux ne se rattachent plus à aucune origine particulière ; ils sont devenus les biens collectifs de la civilisation. » Entre l’usage singulier et l’usage pluriel du mot « civilisation » est posée la question compliquée des rapports entre les civilisations et de la considération comme un tout de l’histoire humaine (L’Histoire universelle au point de vue cosmopolitique comme le dirait Kant. Le problème posé depuis le début des temps modernes est celui de l’exportation de la civilisation occidentale capitaliste qui tend à englober en un tout la diversité des grandes civilisations historiques. Ce processus qui a pris de nos jours le nom de « mondialisation » est presque aussi vieux que le capitalisme lui-même et semble inéluctable, broyant peu à peu les particularités de chacune des civilisations pour les soumettre à l’empire du management, à ce « dominium mundi » qui était déjà l’ambition de l’Église catholique (c’est-à-dire universelle).

Les symboles ne manquent pas. sert ses petits pains à la viande à Moscou autant qu’à Pékin, à Florence autant qu’à New-York. Les Japonais se sont mis à la baguette parisienne et au cognac et les Chinois produisent du vin. L’opposition braudélienne entre les civilisations du blé et les civilisations du riz s’est évanouie. Et cependant, si le capitalisme est mondial, s’il est un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais (les Bourses fonctionnent en continu), il semble bien que les vieilles civilisations fassent de la résistance. Les Russes ne sont pas des capitalistes anglo-saxons comme les autres et le capitalisme à la sauce islamiste tente de jouer sa propre carte, ressuscitant des inimitiés séculaires

Comment aborder la question aujourd’hui ?

Disons-le d’emblée, tant l’économisme néolibéral que l’économisme marxiste sont impuissants à rendre compte de la réalité. Les cultures et les religions ne sont pas de simples projections des classes dominantes et les ambitions politiques de tel groupe, de tel gouvernement ou de telle nation ne peuvent être simplement rabattues sur « les intérêts du capital financier ». C’est la raison pour laquelle Daesh apparaît comme une véritable énigme autour de laquelle s’affairent des escouades de spécialistes qui se perdent en conjectures. Cependant, il me semblerait erroné de faire du conflit des civilisations un facteur autonome, surdéterminant l’ensemble de la marche du monde. Il nous faut, dans ce domaine comme dans tous les autres, une approche « dialectique », c’est-à-dire articulant les différents niveaux et les différentes formes de conflits.

D’abord il faut faire place nette et donc balayer les analyses et interprétations qui nous entraînent dans des impasses. Le « marxisme standard » tend à penser le mode de production capitaliste comme un système mondial par nature et à reléguer les conflits nationaux au rang de conflits entre groupes capitalistes, sur le modèle de l’analyse classique et faussement rassurante de la Première Guerre mondiale, affrontement des grandes puissances impérialistes de l’époque en vue du partage du monde. La touche nouvelle apportée à ces analyses, et surtout après la fin de la guerre froide et l’effondrement du bloc soviétique, est que nous n’aurions plus désormais qu’une seule grande puissance impérialiste (les États-Unis) contre laquelle se révolteraient ici et là les peuples opprimés. La lutte des classes, sous des formes diverses, serait une seule lutte de classes mondiale contre l’impérialisme américain et ses « laquais ». Certes, le mode de production capitaliste est « mondialisation » par nature. Le capital considère toute limite comme un obstacle à surmonter et les frontières nationales apparaissent comme des limites insupportables. C’est pourquoi il brise impitoyablement les nations et les cultures, soumettant le monde entier à un modèle unique, celui dont la religion se nomme « économie » et dont la loi est la loi de la valeur (ou plus exactement de la valorisation de la valeur). Mais le capitalisme n’est pas pour autant devenu le « super-impérialisme » dont parlait Kautsky. L’extension du mode de production capitaliste met en mouvement les peuples, les faits entrer de gré ou de force dans le carcan du capital, mais en même temps réveille les puissances endormies, incite chacun à entrer dans l’arène mondiale pour son propre compte.

Les insurrections populaires – car il serait abusif de parler de mouvement ouvrier dans nombre de ces pays retardataires – ont servi de tremplin sur lequel la petite-bourgeoise étatique (ralliée à une sorte d’idéologie socialiste) et les embryons de la classe capitaliste ont pu créer de nouvelles entités étatiques nationales pouvant commencer à jouer un rôle indépendant. La deuxième puissance économique mondiale aujourd’hui est la Chine et l’hypothèse qu’elle devienne la première puissance économique n’est plus du tout une vue de l’esprit. Elle commence à développer ses propres institutions financières mondiales, investit largement à l’étranger – en Afrique, mais pas seulement. Les BRICS(Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) tentent eux aussi de mettre sur pied des instruments financiers indépendants de la Banque Mondiale et du FMI. À une plus petite échelle, des processus du même type se développent dans les pays à dominante musulmane. Les monarchies pétrolières (Arabie Saoudite, Qatar, Émirats …) ont des ambitions internationales non dissimulées et pèsent d’un poids qui n’est plus seulement celui de la rente pétrolière. Que ce capitalisme islamique semble très étrange aux Occidentaux imbus de l’idée de leur supériorité éternelle ne change rien à la réalité. L’Iran n’est plus ni l’Iran du Shah, ni l’Iran à demi assiégé des premières années de la République islamique. C’est une puissance régionale qui veut non seulement assurer sa propre sécurité, mais aussi jouer un rôle influent dans le monde musulman. La Turquie, largement « européanisée » par le kemalisme n’échappe pas à ce mouvement. Les traits de caractère de l’autocrate Erdogan ne peuvent se manifester que parce que le chef de l’AKP a l’appui d’un capitalisme turc dynamique … et des multinationales qui ont beaucoup investi en Turquie.

Ce développement mondial du capitalisme dans ses formes diverses n’est en rien un processus homogène. Les formes étatiques et les rapports entre la bureaucratie étatique et le capital privé sont très variables – ici je renvoie aux contributions de Jérôme Maucourant. Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette structure sociale capitaliste est toujours étayée sur le fond culturel et religieux de chaque pays ou de chaque région. On sait le rôle qu’a joué le protestantisme dans le développement du capitalisme en Occident. Le protestantisme n’a été ni la cause ni la conséquence du développement du mode de production capitaliste, car alors l’Italie du Nord aurait dû être le foyer de la Réforme – puisque le capitalisme est d’abord né là, ainsi que l’explique fort justement Fernand Braudel. Mais il a donné au capitalisme européen ses formes politiques et idéologiques particulières. Ce qui est vrai de l’Europe occidentale et de son prolongement aux États-Unis n’a nullement vocation à être la forme nécessaire du développement historique à l’échelle du monde entier. Marx avait déjà noté ce point avec vigueur lorsqu’il s’est intéressé à la Russie en réponse aux interrogations de Vera Zassoulitch.

Le développement inégal et combiné

C’est donc dans l’articulation entre le mode de production capitaliste et l’héritage historique propre à chaque pays que peuvent s’expliquer les contradictions et les conflits entre les diverses parties du système capitaliste mondial, et non dans l’ajout comme quelque chose d’extérieur d’un facteur « civilisationnel », culturel ou religieux. Ce qui rend difficile cette approche, notamment pour les marxistes, c’est la séparation entre « l’infrastructure économique » et la « superstructure » idéologique, religieuse, juridique, etc. Mais si on lit bien Marx, cette séparation est inopérante. Les idées, la conscience que les individus ont d’eux-mêmes et du monde sont les formes des relations sociales. Ainsi l’idéologie, la religion, la culture, ne sont pas des épiphénomènes, mais la manière dont les individus spontanément pensent leur propre vie. Si la religion est le reflet du monde réel, du monde dans lequel l’homme est aliéné, devenu en quelque sorte étranger à lui-même et soumis aux créations de sa propre activité, on comprend dès lors que les religions soient des facteurs actifs de l’histoire. Les historiens de l’école des Annales n’ont jamais pensé qu’on pouvait couper l’histoire humaine de la « civilisation matérielle » (la façon dont les hommes assurent leur vie immédiate) et de l’économie, mais ils ont, à juste titre, accordé une grande importance aux mentalités, à la fois expressions et facteurs d’explication causale des phénomènes socio-historiques. Que l’économie soit devenue dominante dans la vie sociale, ce n’est pas un fait transhistorique, mais quelque chose qui se développe avec le mode de production capitaliste dans le monde occidental, l’économie devenant en quelque sorte la véritable religion des pays capitalistes développés. « In God we trust » : cette formule inscrite sur le billet américain résume la situation !

Ces considérations générales étant faites, venons-en au cœur du sujet. Les civilisations les plus étrangères à la « civilisation chrétienne occidentale » sont les civilisations asiatiques, principalement chinoise et japonaise, toutes deux entrées de plain-pied dans le grand maelström du capitalisme mondial. Mais en Chine comme au Japon les principes du management ont été remaniés, bricolés, selon les traditions de ces pays. Rituels et cérémonials continuent d’être le soubassement de la vie sociale, continuent de lui donner son sens et de structurer les rapports des individus entre eux et avec l’au-delà – songeons à la persistance du culte des ancêtres dans les foyers japonais ou au rôle que continue de jouer dans la Chine post-maoïste la pensée de Confucius. Ni les Chinois ni les Japonais ne sont devenus « des Américains comme les autres » ! Dans son livre fameux Huntington avait pointé dans cette différence les germes d’un des conflits majeurs des décennies à venir. Nous ne nous en préoccupons guère parce qu’il s’agit de pays lointains – malgré internet, le « village global » reste une fable – et parce que leur insertion dans le système national-mondial se fait par des méthodes en gros pacifiques. Mais il n’y pas de raison que cela dure longtemps. L’Empire du Milieu a sa propre manière de voir les choses, un « art de la guerre » immémorial et une pratique consommée de la gesticulation qui désarçonne souvent ses adversaires et ses ennemis. Mais pour les mêmes raisons ancestrales et pas seulement à cause de la concurrence entre pays capitalistes, il semble bien que le conflit entre Chine et Japon structure encore longtemps la géopolitique de cette région.

Orient/Occident : une vision idéologique

Les feux se sont braqués ces dernières années sur le conflit entre l’Occident chrétien et l’Orient musulman comme l’indique mon correspondant. Mais ces grandes catégories qui peuvent être frappantes quand il s’agit de polémiques journalistiques ou de géopolitique à la petite semaine sont des universaux vides.

Tout d’abord Orient et Occident ne sont pas des réalités, mais des catégories idéologiques qui se présentent comme des catégories géopolitiques ou historiques. Partons de la définition : là où le soleil se lève, c’est l’Orient et là où il se couche, c’est l’Occident. Mais évidemment, transposé dans le contexte géopolitique, c’est une vue ethnocentrée, car orient et occident sont toujours définis par une position cosmologique relative. La Chine n’est pas en Orient puisqu’elle se pense comme « l’empire du Milieu » ! Orient et Occident sont des catégories, inséparables : l’une ne se pense que relativement à l’autre et sont liées à un sens historique déterminé, « ethnocentré », celui de la culture occidentale.

La première séparation orient/occident est la scission intervenue dans la chrétienté entre les différentes parties de l’Empire romain ; après Constantin, qui fait de Constantinople la capitale de l’Empire romain d’Orient, on va établir à l’Ouest un « exarque ». Ce n’est pas l’Occident, mais du point de vue byzantin, c’est l’extérieur.

Le schisme chrétien, consommé définitivement en l’an 1054 entérine cette scission. Des Églises d’Orient se dressent contre une Église d’Occident qui se veut « universelle » (c’est le sens du katholikos grec). Du reste, négliger cette différence entre orthodoxie grecque et russe d’un côté, catholicisme et protestantisme de l’autre, c’est se condamner à ne rien comprendre au destin actuel du continent européen.

Cette ligne de fracture connaît un déplacement avec les conquêtes arabes – il y a un Occident arabe, le Maghreb – puis l’Empire ottoman dont la géographie ressemble en tous points à l’empire d’Alexandre le Grand ! Mais ça n’empêche pas de parler d’Orient musulman... À partir du XVIIIe siècle, on va assister à des tentatives d’occidentalisation de l’Empire ottoman, fasciné par le modèle occidental, mais échouant à se mettre à l’école capitaliste moderne. La chute de l’Empire ottoman va conduire à l’« occidentalisation » de la Turquie.

Une nouvelle fracture Orient/Occident apparaît avec la révolution russe. L’Orient, ce sont maintenant les bolcheviks ou les « cosaques » :« Les communistes ne sont ni à droite ni à gauche, mais à l’Est » disait Guy Mollet. Mitterrand le reprend en 1982 devant le Bundestag : « les pacifistes sont à l’Ouest, les missiles sont à l’Est ».

On doit s’interroger sur la permanence de cette fracture comme opérateur idéologique. L’Orient, ce serait l’ennemi – qu’on se souvienne du « péril jaune ». L’Orient serait encore barbare puisqu’il n’est vu simplement que comme le commencement, face à l’Occident, le lieu où la civilisation et la raison se seraient développées. Vision typiquement euro-centrée – malheureusement mise en musique « philosophique » par les grandes philosophies de l’histoire du XVIIIe et du XIXe siècles.

Il arrive que cet imaginaire s’inverse. L’Orient, c’est là où le soleil se lève, où se lève donc l’aube d’un temps nouveau, par opposition à l’Occident, pays du crépuscule. Le « tramonto », le coucher du soleil en italien, c’est aussi le déclin – c’est ce qu’on trouve au fond de l’imaginaire communiste du XXe siècle ou dans l’imaginaire des « maos ».

On notera le maintien de cet imaginaire. On parle des Occidentaux, comme s’ils formaient une unité historique et civilisationnelle. Il y a un orientalisme occidental, un courant littéraire puisant ses racines dans le passé, de Marco Polo aux « turqueries » prisées en Europe aux XVIIIe et XIXe siècle. La critique de cet imaginaire est indispensable si on veut sortir de ces visions idéologiques : on est toujours à l’Est de quelqu’un. L’Allemagne hier, avant 1945, était bien une nouvelle figure de ces barbares qui sont à l’Est. Le traitement infligé à la Grèce aujourd’hui n’est pas sans rapport avec cette idée que la Grèce, Chypre, la Roumanie ou la Bulgarie sont l’Orient de l’Europe !

La fracture Orient/Occident exprime idéologiquement, en premier lieu, l’idée que cette fracture vient comme le représentant des limites à l’expansion du mode de production capitaliste et pour ce système toute limite est un obstacle à renverser. Le « rêve occidental », ce n’est pas la démocratie, les droits de l’homme, etc., mais le dominium mundi : un Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais – c’était déjà la prétention de l’Empire de Charles Quint. L’utopie de la mondialisation exprime cette eschatologie capitaliste. Il y a un deuxième trait : tout empire à vocation universelle a besoin d’un ennemi contre lequel dresser toutes les forces pour assurer la cohésion de l’organisation impériale.

Sortir de cette vision idéologique, et cesser de mettre les musulmans en Orient et les chrétiens en Occident dans deux grands sacs, vides de contenu rationnel, cela exige de rappeler que le christianisme fut d’abord une religion orientale ! L’Arabie de Mahomet est un pays largement christianisé, avec également d’importantes communautés juives. Les conquêtes arabes au Levant ou en Afrique du Nord se font dans des pays christianisés. Pour les « Croisés », il semblait très légitime de reconquérir le berceau du christianisme. Il reste aujourd’hui encore des minorités chrétiennes, particulièrement persécutées en Syrie, en Irak ou en Turquie. Avant la Première Guerre mondiale, les chrétiens, Arméniens ou Grecs, formaient une part importante de la population de l’Empire Ottoman. On n’oubliera pas non plus le Liban, barycentre de tous les conflits de la région.

En second lieu, il faudrait cesser de parler de monde arabe et de monde arabo-musulman comme entité unique opposée à l’Occident. On vient de le rappeler tous les Arabes ne sont pas musulmans. Et tous les musulmans sont loin d’être arabes. Le premier pays musulman est l’Indonésie qui n’est pas vraiment arabe et où l’islam, pratiqué par 83 % de la population n’est que l’une des six religions officielles. Ni l’Afghanistan, ni le Pakistan ne sont arabes. Et non plus l’Iran pour ne rien dire des diverses nations turcophones, Turquie en tête. Quant aux pays arabes, ils ne sont pas tous arabes ! Les pays du Maghreb sont d’abord « Berbères » ou composés de populations que les Arabes d’Arabie ne considèrent pas comme des Arabes véritables, mais seulement comme des « arabisés ». Le « monde arabe » de même que la « nation arabe » de Nasser ou Saddam Hussein, ce n’est qu’un slogan, un mot creux utilisé pour détourner les peuples de la lutte politique pour leur propre souveraineté. Il y a une nation égyptienne et une nation marocaine, toutes deux fort différentes des monarchies pétrolières du Golfe. Il n’y a pas plus d’unité du monde musulman qu’il n’y a d’unité arabe. Les conflits entre chiites et sunnites, dont le premier de grande envergure fut la guerre Irak/Iran où les puissances de l’OTAN apportèrent leur soutien à Saddam Hussein (y compris par la livraison d’armes chimiques) contre le « Satan » de l’époque, l’Iran de Khomeiny. C’est aussi une banalité de répéter qu’il n’y a pas un islam, mais des islams, chacun des deux grands courants étant lui-même subdivisé en chapelles très différentes dans leur interprétation de la loi coranique et dans leur pratique sociale.

En troisième lieu, il n’y a pas plus d’Occident chrétien que d’Orient musulman. Non seulement des courants chrétiens il y en a autant de différents qu’un bon Dieu peut en bénir, mais encore de nombreux pays dits chrétiens sont profondément déchristianisés. Il serait bon de rappeler que les plus gigantesques et les plus meurtriers des conflits que l’histoire humaine ait connus ont commencé en Europe dans la lutte entre des nations « chrétiennes » extrêmement proches sur le plan de la culture. Ce simple fait devrait retenir la plume de ceux qui décrivent les menaces actuelles en termes de conflit de civilisations.

Enfin si on veut à tout prix garder l’approche globalisante en termes de civilisation et de religion, on ne doit pas oublier les liens anciens et profonds entre le « monde arabe » et les « chrétiens ». Cela a joué par le passé un certain rôle. La « translatio studiorum » qui voit les commentaires arabes des philosophes grecs regagner l’Europe est un des moments importants de l’histoire de la pensée « occidentale » – même si on admet que les textes de Platon et Aristote furent d’abord traduits en arabe par des chrétiens d’Orient (et non par des musulmans), intégrés dans les royaumes arabes du Haut Moyen Âge. Rappelons encore les liens entre Al Ghazali et les grands mystiques comme Maître Eckart. On pourrait dire que l’Orient et l’Occident sont divisés par les mêmes préoccupations métaphysiques et la croyance en un seul et même Dieu ! Christianisme et Islam se veulent également universalistes, catholiques au sens étymologique, et de ce point de vue c’est leur proximité et leur ressemblance qui peut apparaître comme la cause de leurs conflits. On pourrait, à bien des égards les considérer comme deux branches divergentes du processus civilisationnel.

Une quatrième guerre mondiale ?

Laissons donc ces explications par des sortes d’essences culturelles ou religieuses, qui ressemblent fort aux explications par les causes occultes de la scolastique néo-aristotélicienne. On peut résumer la conjoncture présente en montrant qu’elle est la combinaison de deux éléments étroitement imbriqués : d’une part le chaos – baptisé jadis « nouvel ordre mondial » – qui résulte de la tentative de l’impérialisme dominant (les États-Unis) de remodeler l’ensemble des relations internationales avec la fin de la guerre froide et la dislocation du bloc soviétique ; d’autre part la montée du fondamentalisme islamiste qui apparaît comme porteur d’une alternative face à ce chaos dont il est pourtant lui-même un des éléments actifs.

L’ambition des puissances impérialistes est assez connue : la mondialisation du capital se heurte aux frontières nationales et au système du droit international « westphalien » dont l’ONU est très largement une reconduction : souveraineté des nations ou des États sur leur propre territoire, recherche d’accords basés sur l’équilibre de forces. L’effondrement de l’Union Soviétique donnait aux États-Unis l’opportunité de chercher à mettre en place ce « nouvel ordre mondial » qui fut pendant une dizaine d’années le slogan des principaux dirigeants de la planète. Les conditions obscures du déclenchement de la guerre du Golfe de 1991 restent dans tous les esprits ... qui n’ont pas perdu la mémoire. Comment l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein a-t-elle été possible ? On se perd encore en conjectures. Y a-t-il eu une provocation dans laquelle Saddam est tombé tête baissée ? On le saura peut-être dans un demi-siècle s’il y a encore des historiens curieux et si les archives du gouvernement des États-Unis s’ouvrent... Une fois le coup parti, le gouvernement de Washington, chef de la coalition – dont fait partie la France « socialiste » – en fait la première phase de son projet de remodelage du Moyen-Orient. C’est aussi dans les années 90 que le GIA, branche armée du Front Islamique du Salut algérien commence une campagne de terreur qui fera au total 100 000 morts sur la décennie. Or le FIS est ouvertement soutenu par l’Arabie Saoudite qui est son principal bailleur de fonds et par les États-Unis qui trouvent dans la venue au pouvoir des islamistes en Algérie un moyen d’évincer la France comme partenaire privilégié d’Alger. La première guerre du Golfe et la guerre civile en Algérie font suite à l’émergence dans les madrassas pakistanaises des groupes radicaux et à la lutte armée engagée en Afghanistan par les Talibans et par Al Qaïda, fondamentalistes islamistes soutenus, financés et entraînés par les services américains. On sait que toute cette affaire se terminera pas la défaite militaire soviétique et contribuera puissamment à l’effondrement de l’URSS.

Quand on essaie de tracer un tableau d’ensemble, on voit se dessiner ce qui pourrait bien être une « quatrième guerre mondiale » – pour rependre les analyses de Costanzo Preve – succédant à cette drôle de troisième guerre mondiale que fut la guerre froide. Dans cette « quatrième guerre mondiale », le fondamentalisme islamiste sunnite a été largement instrumentalisé par la puissance américaine en vue de réaliser le projet d’une domination sans opposition du capital financier sur le monde entier. On sait que Bill Clinton avait parlé de la nation américaine comme de « la nation indispensable » et les Bush ont mené leurs guerres au nom de la « destinée manifeste » des États-Unis, théorisée par les néoconservateurs. Notons d’ailleurs que, dans cette affaire, il ne s’agit pas de l’Occident en général, mais bien d’un système hiérarchisé dont les États-Unis assurent la direction, l’Europe étant vassalisée par l’intermédiaire de la structure de l’Union Européenne.

La destruction de toutes les communautés humaines pour fabriquer des individus consommateurs interchangeables, la destruction des États-nations comme cadre de la politique, la soumission intégrale de tous aux besoins de la « valorisation de la valeur », tel est le but de guerre de cette « quatrième guerre mondiale ». Mais la constitution d’un imperium unique est impossible, pour les raisons que nous avons indiquées plus haut. Les peuples résistent. Et pour juguler toute opposition intérieure, ou pour détruire les anciennes oppositions politiques, rien n’est plus pratique qu’un ennemi, un « empire du mal » à combattre. Leurs notions de politique internationale, les dirigeants des grandes nations impériales les ont puisées dans Star Wars.

Les racines de l’islamisme

La montée de l’islamisme fondamentaliste s’inscrit pleinement dans ce contexte géopolitique. Le point de départ de cet islamisme est connu : c’est le wahhabisme qui au XVIIIe siècle, en alliance avec la famille Saoud va construire le Royaume d’Arabie saoudite. Le wahhabisme trouve son prolongement dans le mouvement des Frères musulmans et se transformera en force militaire révolutionnaire avec les Talibans, le GIA, Al Qaïda et maintenant l’organisation État Islamique (EI). Ce courant fortement structuré sur la base d’une idéologie totalitaire présentant de nombreux aspects propres aux sectes – on ne peut éviter d’évoquer la secte des Assassins – aurait pu rester marginal. Mais il a pu se développer en profitant de plusieurs facteurs.

La décomposition de l’Empire ottoman au cours du XIXe siècle est accélérée par les mouvements arabes nationalistes. Le réveil arabe, la nahda, que l’historiographie fait durer jusqu’aux années 1950, est un mouvement politique, culturel et religieux, souvent ambigu, combinant des aspirations libérales et un retour à un passé arabe idéalisé. Il va tout de même se traduire par des changements législatifs importants et le développement de l’idée de nation et d’un modèle étatique constitutionnel. L’esclavage est aboli à Tunis en 1840 – un quart de siècle avant les États-Unis et huit ans avant la France ! Le statut légal de soumission des Juifs et Chrétiens disparaît pour faire place à une égalité de droit. Tout cela ne va pas sans crise ni convulsions. Mais cela suffit pour chasser l’idée que les arabo-musulmans sont en quelque sorte par nature voués à la répétition mortifère. Cependant ce mouvement va être incapable de trouver la force de créer des États-nations modernes, en raison, notamment, de la mainmise des grandes puissances coloniales sur les territoires autrefois sous la coupe ottomane – c’est le cas de toute l’Afrique du Nord, de l’Égypte puis du Levant, contrôlés par les Anglais et les Français. On devrait aussi rappeler comment dans les années 50 et 60 du siècle passé, les puissances coloniales ont œuvré pour garantir leur mainmise sur les ressources du Moyen Orient et pour le maintien des gouvernements les plus tyranniques. C’est ainsi que les fondamentalistes islamistes vont pouvoir apparaître comme les seuls à même de garantir l’intégrité arabe contre les puissances étrangères.

Le deuxième facteur est que le fondamentalisme va trouver des alliés et des soutiens chez les puissances impérialistes. L’accord de 1943 entre Roosevelt et la monarchie saoudienne – accord pétrole contre Coran – va permettre au wahhabisme de mener tranquillement sa propagande dans tout le monde musulman (et pas seulement arabe). Wahhabites et impérialistes ont des ennemis communs. En premier lieu les communistes – quelles que soient les obédiences. C’est cet ennemi commun qui est la cible dans la création d’Al Qaïda, une véritable « joint venture » américano-saoudienne – la famille Ben Laden est une des principales et des plus riches familles saoudiennes et le rôle des services américains dans la création et l’entraînement de ce groupe n’est plus à démontrer.

Le troisième facteur est le bilan de faillite du nationalisme arabe « anti-impérialiste » des années 50 et 60. Les mouvements du type Baas syrien et irakien, le nassérisme, le FLN algérien ou le régime de Bourguiba en Tunisie sont très vite devenus des bureaucraties capitalistes, largement corrompues et qui ne devaient leur stabilité qu’à une police toute-puissante. La laïcité s’est identifiée à ces mouvements, ce dont les Frères Musulmans ont largement profité pour recruter parmi les déshérités.

Le quatrième facteur réside dans la faillite du mouvement ouvrier à l’échelle internationale. L’Irak, l’Égypte, l’Iran étaient des pays avec des partis communistes forts. Il y existait une tradition syndicale combative. Tout cela a été progressivement détruit. D’abord par la compromission des PC avec les régimes amis de Moscou qui ont eu l’occasion de se discréditer en couvrant les politiques anti-ouvrières des dirigeants qui servaient les intérêts diplomatiques de Moscou. Pendant que Saddam était reçu avec tous les honneurs au Kremlin, ses séides pendaient les communistes à Bagdad. La social-démocratie liée à l’impérialisme ne pouvait en aucun cas offrir une alternative démocratique et les partis révolutionnaires anti-staliniens n’ont guère dépassé le stade de groupuscules.

Le cinquième facteur est à chercher dans la cohésion et la protection qu’offre la foi. Comprendre l’importance des idées religieuses comme facteur historique, ce n’est pas tomber dans l’idéologie. C’est saisir ce fait évident : la religion exprime la condition humaine et peut avoir un puissant pouvoir d’action. De Spinoza à Freud, nombreux sont ceux qui ont montré que la religion était une « illusion délirante » – dans l’Appendice de la partie I de l’Éthique, Spinoza ironise : les hommes croient que les dieux délirent autant qu’eux. Mais l’illusion délirante s’enracine dans la subjectivité et c’est pourquoi quand elle s’empare des esprits elle devient une force matérielle. Par leur caractère totalisant, les religions ont vocation à gouverner la vie de chacun dans tous ses aspects. Les fondamentalismes, quels qu’ils soient, s’appuient sur les angoisses et les phantasmes des individus plongés dans le désarroi et incapables d’avoir prise sur les événements.

Il en va de même du fondamentalisme islamiste. La volonté de revenir au VIIe siècle, à « l’islam des origines », est l’expression la plus claire de ce que la religion est la névrose infantile de l’humanité, pour parler comme Freud. Son évident caractère régressif manifeste la volonté de retourner à l’état inorganique, ce que Freud qualifiera de « pulsion de mort ». Mais cette pulsion de mort sous la forme du fondamentalisme religieux fait écho à cette tendance profonde et dévastatrice de notre monde à remplacer le vif par le mort (l’accumulation du capital, c’est le mort qui saisit le vif) et c’est pourquoi elle peut devenir si forte et si dévastatrice. La pulsion de mort en acte, à l’échelle du monde entier, c’est le mode de production capitaliste ! C’était d’ailleurs le fond de la critique que Marx adresse à ce système. D’un certain point de vue, les « fous de Dieu » ne font que montrer au capitalisme sa propre image dans le miroir déformant de leur idéologie. Sur ce dernier point, il faudrait d’ailleurs exposer en détail – mais quelques analystes s’y sont déjà essayés – comment le fondamentalisme islamiste a assimilé les méthodes et les codes du capitalisme mondialisé. Après tout, une vidéo de l’EI, ça peut ressembler à un passage du jeu vidéo Call of Duty...

Les buts et la fonction politique de l’islamisme

La visée de l’islamisme est totalitaire en ce qu’elle vise un contrôle total des individus et une société fondée sur la soumission absolue de ses membres à l’ordre théologico-politique incarné par le « calife ». Ce projet doit être pris au sérieux, si délirant puisse-t-il paraître aux esprits forts occidentaux. Exactement comme on aurait dû prendre au sérieux Mein Kampf.

L’islamisme – et sur ce point je suis d’accord avec Gilles Kepel – ce sont trois courants bien distincts mais avec des parois poreuses entre eux et des traits communs essentiels. Ce sont d’abord les Frères musulmans, avec en France l’UOIF, le CCIF et le très célèbre Tariq Ramadan. Partisans de la dissimulation, ils cherchent à étendre la charia en subvertissant de l’intérieur les institutions démocratiques. Ils refusent la laïcité mais demandent à en bénéficier pour ce qui les concerne. Le deuxième courant est celui des salafistes (ce sont les inspirateurs du wahhabisme saoudien et qatari. Ils veulent « faire sécession » d’avec le monde moderne et sont théoriquement non-violents (sauf à l’égard de leurs femmes…) Le troisième courant est jihadiste : il prône le passage immédiat à la lutte armée et l’établissement du « califat ». Mais ces trois courants partagent la même idéologie.

L’islamisme, même s’il a été instrumentalisé par l’impérialisme (notamment américain) et s’il est encore instrumentalisé pour justifier toutes sortes de mesures d’exception et le développement de la surveillance des citoyens, n’est pas une pure création du capital ! On peut utiliser un chien molossoïde pour se protéger des voleurs, mais de là à laisser ce chien devenu enragé monter sur la table et dévorer les maîtres de maison et leurs enfants, il y a une large marge. Les Américains l’ont éprouvé le 9 septembre 2001. Leur chien de garde, dressé à la chasse aux Soviétiques, s’est retourné contre eux, faisant plus de 3000 morts. Bien que les choses n’aient jamais été complètement éclaircies, il semble bien que les services secrets pakistanais et des groupes financiers arabo-américains (comme Carlyle) ne soient pas totalement étrangers à la destruction des Twin Towers.

L’islamisme, qu’on s’entende bien, n’est ni le porte-parole des opprimés, ni un mouvement anti-impérialiste. Comme l’impérialisme dominant, il est favorable au capitalisme – il y a d’ailleurs un grand nombre d’opérations venues de toutes parts et visant à créer un « capital islamique », un capital « hallal » contre le capital « haram » judéo-chrétien ! Comme l’impérialisme dominant, il refuse de reconnaître les nations au profit d’une communauté soumise à une pensée unique et à un gouvernement unique. C’est pourquoi il a une vocation universelle et ne reconnaît aucune frontière. De ce point de vue, nous devrions noter ici la différence entre l’islamisme chiite de l’Iran et l’islamisme sunnite wahhabite. En dépit de leurs points communs, ils diffèrent sur ce plan : les dirigeants iraniens sont d’abord préoccupés de la puissance de la nation iranienne et si détestable que soit le régime de Téhéran, il ne peut être assimilé à ses ennemis impitoyables que sont les islamistes sunnites.

L’universalisme des « fous de Dieu » trouve ainsi des échos dans tous les pays où existent des populations musulmanes et recrute même dans une petite fraction de la jeunesse, quelle que soit sa confession ou sa non-confession d’origine. La politique de la terreur dont la France a été la victime en janvier, novembre 2015 et juillet 2016 doit bien sûr être entendue comme une partie de la stratégie mondiale des islamistes.

Conclusion

Si nous essayons de comprendre la situation actuelle à la lumière de la théorie du « choc des civilisations » nous sommes certains d’aller dans la mauvaise direction. Il n’y a pas de choc entre la civilisation chrétienne occidentale (qui s’est profondément métamorphosée  au cours des deux derniers siècles et qui n’est plus guère chrétienne) et une civilisation arabo-musulmane qui a jeté ses plus beaux feux il y a déjà très longtemps. On pourrait plutôt dire que nous sommes face à un processus de « dé-civilisation » dans lequel se combinent l’action propre du mode de production capitaliste et la réaction que nourrit cette action et qui cependant reste entièrement dans le cadre du maintien de ce mode de production capitaliste.

Ce qui est en cause, c’est la nécessité de la défense la civilisation ! Pas une civilisation parmi d’autres, mais bien LA civilisation. Dit de cette manière, cela pourrait sembler bien vague. Il est nécessaire donc de nous donner un critère pour faire le tri ! Je propose les critères suivants :

être civilisé, c’est laisser toute sa place à la vie civile, à la vie dans la cité, celle ou les humains se reconnaissent mutuellement parce qu’ils se voient ! Pas la vie où l’on enferme les femmes rendues invisibles dans l’espace public.

Être civilisé, c’est aller vers la reconnaissance la plus complète de l’égalité des êtres humains : ni race, ni sexe inférieur, ni tout ce qui fait que l’on classerait les hommes comme on classe les animaux.

Être civilisé, c’est rechercher la paix en toutes circonstances ! Et la paix ne peut être garantie que si on respecte la justice et si on garantit à chacun la liberté de sa parole et de sa pensée, car les guerres et les rébellions viennent toujours de ce que l’on veut légiférer dans les domaines réservés à la pensée spéculative. La Laïcité n’est pas un idiosyncrasie française mais bien une marque de la civilisation.

Bref, nous avons bien des moyens rationnels, objectifs, pour comprendre ce qu’est la civilisation du genre humain. Nous ne sommes pas réduits au relativisme qui affirme que tout se vaut et que personne n’a le droit de proclamer ses valeurs supérieures à d’autres. La compréhension des différences suppose justement qu’on dispose de ce critère objectif.


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Programme 2018

Vendredi 12 janvier 2018, 18h30 - 20h30 Qu’est-ce qu’une éducation républicaine ? par Denis Collin, professeur de philosophie Vendredi 9 février 2018, 18h30 - 20h30 Pour une école de l’exigence intellectuelle par Jean Pierre Terrail , sociologue Vendredi 16 mars 2018, 18h30 - 20h30 Platon éducateur par Marie-Pierre Frondziak, professeur de philosophie Vendredi 13 avril 2018, 18h30 - 20h30 La Révolution école (1918- 1939) Documentaire présenté par Joanna Grudzinska, réalisatrice Vendredi 25 mai 2018, 18h30 - 20h30 La Théorie des handicapes socio-culturels par Denis Collin, professeur de philosophie Vendredi 15 juin 2018, 18h30 - 20h30 L’Economie de l’éducation ou le « capital humain » par Mickaël Sylvain, professeur de sciences économiques et sociales