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Les livres de l'Université Populaire d'Évreux


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 Qu'est-ce que les Lumières?

Conférence du 23 janvier 2009

Note : 3.1/5 (68 notes)

 


Que répondre à la question : Qu’est-ce que les Lumières ? Question bien trop vaste pour être traitée intégralement, ici ou ailleurs. Nous commencerons donc par nous en remettre au philosophe allemand KANT y a consacré, en 1784, un texte court mais dense qui permet au moins de donner une première réponse à cette question.

 

   Emmanuel KANT (1724-1804) : Qu’est-ce que les Lumières ? (1784)

 

   Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.

   Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère, restent volontiers toute leur vie dans un état de tutelle ; et qui font qu’il est si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc., je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts. Il ne m’est pas nécessaire de penser alors que je peux payer ; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne. Et si la plus grande partie, de loin, des hommes (et parmi eux le beau sexe tout entier) tient ce pas qui affranchit de la tutelle pour très dangereux et de surcroît très pénible, c’est que s’y emploient ces tuteurs qui, dans leur extrême bienveillance, se chargent de les surveiller. Après  avoir d’abord abêti leur bétail et avoir empêché avec sollicitude ces créatures paisibles d’oser faire un pas sans la roulette d’enfant où ils les avaient emprisonnés, ils leur montrent ensuite le danger qui les menace s’ils essaient de marcher seuls. Or ce danger n’est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher ; un tel exemple rend pourtant timide et dissuade d’ordinaire de toute autre tentative ultérieure.

(…)

Mais pour ces Lumières il n’est rien requis d’autre que la liberté ; et la plus inoffensive parmi tout ce qu’on nomme liberté, à savoir celle de faire un usage public de sa raison sous tous les rapports. Or, j’entends de tous côtés cet appel : ne raisonnez pas ! L’officier dit : ne raisonnez pas mais exécutez ! Le conseiller au département du fisc dit : ne raisonnez pas mais payez ! Le prêtre dit : ne raisonnez pas mais croyez ! Ici il y a partout limitation de la liberté.

 

   Donc, les Lumières sont un instrument de libération, d’émancipation. Il s’agit certes de se dessaisir, de se départir des diverses autorités (religieuses, politiques…) qui empêchent de penser par soi-même. Cependant, il s’agit plus encore de mettre un terme aux freins, aux empêchements intérieurs qui nous interdisent cette pensée libre. Il s’agit enfin de faire « un sage public », c’est-à-dire un usage politique de cette raison émancipée. Un tel appel à l’usage de la raison critique (à l’usage critique de la raison) n’est pas nouveau. Il s’enracine dans l’humanisme de la Renaissance, celui d’Erasme, de Thomas More, de Rabelais ou de Montaigne. Il poursuit le travail entamé au XVIIe siècle par Descartes ou par des penseurs « libertins comme Gassendi ou La Mothe Le Vayer. Néanmoins, le XVIIIe siècle va porter cet esprit critique à son plus haut degré d’incandescence et n’épargner aucun domaine.

 

   Au-delà de ce premier constat, les Lumières évoquent pour nous une certaine imagerie : celle des grands auteurs français du XVIIIe siècle (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau…) et celle de combats difficiles contre l’esclavage, l’arbitraire des pouvoir, la torture, la censure, le poids énorme des religions ; pour la liberté d’expression, la liberté politique et religieuse, le savoir et sa diffusion, le progrès scientifique et moral de l’humanité. Cette image se résume dans l’immense entreprise de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Elle évoque une idée des Lumières qui semble se conclure et se réaliser dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789.

    Bien entendu, cette image n’est pas fausse mais tend à estomper des lignes de fracture, des clivages qui sont essentiels.

 

    En effet, le « projet » des Lumières, celui de la libération de l’homme, nous paraît aujourd’hui clair parce que nous le relisons dans une perspective historique, a posteriori. Il n’était pas toujours, à l’heure des combats, aussi nettement dessiné pour ses promoteurs et ses acteurs. Dès que l’on entre un tant soit peu dans les débats du temps, l’évidence d’un combat unique cède la place à une réalité multiforme et plus complexe.

 

    Trois points appellent quelques éclaircissements.

 

1)      Si la France a tenu un rôle particulièrement éminent dans la diffusion des Lumières, elle le doit largement à la puissance politique et culturelle acquise sous le règne de Louis XIV.

-          Si la première (la puissance politique) est en passe, dès 1715, de devenir un souvenir, la France reste la première puissance en Europe sur le plan démographique (26 M de Français en 1789 pour 9 M d’Anglais. La Russie atteindra les 29 M en 1794).

-          Sur le plan culturel, la suprématie française est incontestée, la langue française étant d’ailleurs celle de toutes les élites européennes.

   Pourtant, loin de se circonscrire à la France, les Lumières sont d’abord européennes.

La pensée politique française  s’est nourrie de l’exemple de la révolution anglaise et de    l’apparition d’un système politique inédit : la monarchie parlementaire. Elle s’est nourrie, parfois pour s’y opposer de la philosophie politique anglaise (notamment de la pensée de John LOCKE).

L’essor des Lumières en France a aussi largement dépendu de la Hollande : liberté d’expression et de communication (un grand nombre d’œuvres françaises majeures seront imprimées à Amsterdam : les Lettres persanes de Montesquieu, plusieurs volumes de l’Encyclopédie…). Il faut ajouter à cela l’influence déterminante de la pensée de SPINOZA, pensée souvent déformée, utilisée, critiquée aux seules fins de pouvoir l’exposer.

Enfin les séjours de Voltaire en Angleterre puis en Prusse, le voyage de Diderot en Russie (avec une longue étape en Hollande), l’hébergement de Rousseau en Angleterre sous le toit du philosophe David HUME, ne sont pas de simples détails pittoresques mais la marque d’une circulation de la pensée des Lumières à travers toute l’Europe. On ne fera ici que mentionner l’importance, pour l’Europe même, des idées agitées lors de la guerre d’Indépendance américaine (voir le cas de Thomas Payne qui a participé à la rédaction de la Constitution des Etats-Unis et à celle de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789).

 

2)      Le siècle des Lumières n’est pas à proprement parler un siècle de rupture mais une époque de vaste synthèse, de récapitulations, d’éclaircissements, d’aboutissements. Un certain nombre des problèmes qu’il a posés l’avaient déjà été. Le mérite des Lumières est d’abord dans une nouvelle formulation de ces problèmes, formulation qui permet d’envisager des solutions inédites, voire de créer de nouveaux problèmes.

 

3)      C’est un siècle de débat d’idées et non de consensus. S’il y a bien une opposition    marquée entre les tenants des Lumières et leurs nombreux et puissants ennemis, les clivages, les oppositions, voire les contradictions au sein des Lumières, sont essentiels :

 

-          entre nations : la philosophie politique anglaise (Locke, Hobbes) sera fréquemment combattue ou critiquée sur le continent. Elle aura néanmoins une influence certaine (Montesquieu, Voltaire, Diderot).

-          A l’intérieur de chaque pays : les conflits entre Voltaire et Rousseau, entre Diderot et Rousseau ne sont pas seulement des affaires de personnes mais reposent sur de sérieuses divergences d’idées. Les nombreuses querelles qui ont  émaillé la grande aventure de l’Encyclopédie témoignent aussi de l’existence de clivages idéologiques et nous rappellent donc que la pensée des Lumières est loin d’être une pensée une et unique.

-          Dans la pensée même des individus qui est toujours une pensée en mouvement : comment concilier le Diderot de l’Encyclopédie  (défenseur du progrès scientifique comme facteur de bonheur de l’humanité) et celui qui écrit le Supplément au Voyage de Bougainville (contre les « fausses lumières » de l’Europe) ? De même la position de Voltaire à l’égard de la religion catholique varie notablement au cours de sa vie et donc dans son œuvre.

 

   En dépit de ces contradictions, on peut observer au moins trois constantes dans les Lumières, trois valeurs, parfois différemment interprétées mais toujours revendiquées :

-          L’exigence de liberté

-          L’affirmation que les actions des hommes doivent avoir une finalité humaine (ce qui implique le caractère fondamental de la dimension politique)

-          L’exigence d’universalité.

L’émergence de ces trois valeurs est d’abord liée à une récente évolution du monde et de la vision que l’on peut s’en faire.

 

UNE NOUVELLE VISION DU MONDE

 

    Au XVIIIe siècle s’épanouissent des phénomènes intellectuels, culturels et sociaux qui sont apparu dans les deux siècles précédents mais qui trouvent alors un aboutissement.

 

1)    L’essor du progrès scientifique

 

    Les sciences connaissent en effet, dès la seconde moitié du XVIIe s. et durant tout le suivant, un bouleversement considérable.

 

Par exemple :

-          découverte du calcul différentiel et du calcul intégral, simultanément par Newton et Leibniz.

-          Naissance d’une science nouvelle, la chimie (Lavoisier).

-          Biologie : classification des espèces par Linné (1735) : très vifs débats (intérêt général pour la botanique au XVIIIe s.)

Buffon : Histoire naturelle en 36 volumes (1749-1804) mais surtout : Histoire des époques de la Nature (1778) : problème des fossiles, de l’orogenèse (formation des montagnes), de l’âge de la Terre (contestation par l’étude scientifique de la lettre de la Bible).

    Mais surtout :

                NEWTON : Principes mathématiques de la philosophie naturelle (1687).

-          Rôle de Voltaire (et surtout d’Emilie du Châtelet) dans la diffusion de cette théorie sur le continent (Lettres philosophiques, 1734).

-          Naissance effective de la physique mathématique (déjà esquissée par  Galilée) : Jusque-là, la « philosophie naturelle » (l’étude de la nature) était strictement descriptive. Avec Newton, l’idée que la nature peut être comprise par des lois mathématique (voire que la mathématique régit la nature) apparaît.

-          Cette théorie provoque de profonds bouleversements dans tous les autres domaines de la connaissances et de la pensée. En témoigne le texte suivant, signé d’un grand mathématicien qui fut l’un des promoteurs (avec son ami Diderot) de l’Encyclopédie.

 

Jean Le Rond D’ALEMBERT (1717-1783) : Essai sur les Éléments de Philosophie (Amsterdam, 1759)

 

   Pour peu qu’on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous agitent, ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages, et jusqu’à nos entretiens ; il est bien difficile de ne pas apercevoir qu’il s’est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées ; changement qui, par sa rapidité, semble nous en promettre un plus grand encore. C’est au temps à fixer l’objet, la nature et les limites de cette révolution, dont notre postérité connaîtra mieux que nous les inconvénients et les avantages (…).

    Notre siècle s’est donc appelé par excellence le siècle de la Philosophie. Si on examine sans prévention l’état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la Philosophie parmi nous. La Science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses ; la Géométrie, en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties de la Physique qui se trouvaient le plus près d’elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné. Depuis la Terre jusqu’à Saturne, depuis l’histoire des cieux jusqu’à celle des insectes, la Physique a changé de face. Avec elle presque toutes les autres Sciences ont pris une nouvelle forme et elles le devaient en effet.

   Ainsi depuis les principes des sciences profanes jusqu’aux fondements de la révélation, depuis la Métaphysique jusqu’aux matières de goût, depuis la Musique jusqu’à la Morale, depuis les disputes scholastiques des Théologiens jusqu’aux objets du commerce, depuis les droits des Princes jusqu’à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu’aux lois arbitraires des Nations, en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu’à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits ; comme l’effet du flux et du reflux de l’Océan est d’apporter sur le rivage quelques matières et d’en éloigner d’autres.

   « Le vrai système du monde a été connu », dit d’Alembert : il s’agit bel et bien de la physique newtonienne et l’on voit bien ici le chambardement que cette découverte a introduit dans tous les autres domaines.

2)    L'extension du monde

   

   Le XVIIIe siècle est l’époque des grands voyages (dont témoigne la plus importante déforestation qu’ait jamais connue la France, pour les seuls besoins de la marine). On exploite les terres déjà connues ; on en découvre d’autres.

   - Les Amériques  sont en voie de colonisation intensive (dont l'importante "Amérique française" : le Canada dans la première moitié du siècle et l’immense Louisiane)

   - Les grands voyages suscitent un immense intérêt :  ainsi celui de Jean Chardin (Voyage en Perse et aux Indes orientales, 1686)  qui crée une véritable mode de la Perse (l’actuel Iran) dont témoignent les Lettres persanes (1721) de Montesquieu.

   - La présence des Jésuites en Chine aura des effets significatifs ( à travers leurs Lettres édifiantes) sur la vie intellectuelle européenne, par exemple chez Leibniz (découverte d’un système d’écriture arithmétique binaire) ou chez Voltaire (exaltation de la pensée de Confucius dans l’Essai sur les mœurs ou le Dictionnaire philosophique)

   - C’est le temps des grandes navigations et les "Tours du monde" : Cook, Bougainville, La Pérouse...

 

   Cet « élargissement » du monde est, pour les esprits européen, l’occasion d’un confrontation à d'autres cultures. Au-delà d’une première curiosité à l’endroit d’une incroyable variété de mœurs, de systèmes politiques et religieux, ceci amènera les intellectuels européens à se poser des questions sur leurs propre sociétés.

 

3)    L'évolution des techniques

 

    Les techniques connaissent un essor qui frappe les contemporains et dont l’Encyclopédie de Diderot tente de se faire l’écho à travers l’exaltation de ce qu’on nomme encore les « Arts mécaniques. » L’énumération des innovations en ce domaine serait fastidieuse : on se bornera donc à souligner quelques inventions qui, par la suite influeront sur la recherche et la société :

 

  - James Watt : la machine à vapeur (1769)

  - Nicolas Cugnot : le "fardier", premier véhicule « automobile » à vapeur (destiné à transporter de lourdes charges) : échec de 1770 ; succès en 1771

  - Joseph et Etienne Montgolfier (1783) : début de la conquête des airs

  - Jouffroy : bateau à vapeur (1776-1783)

 

Il ne s'agit pas là de recherches gratuites, animées par un pur esprit de découvertes mais de travaux qui visent essentiellement à accroître la rentabilité et ce qu'on pourrait déjà appeler la productivité.

 

-          Un exemple : la question des longitudes

   Depuis longtemps, la latitude d’un navire (axe nord-sud) pouvait être aisément déterminée. En revanche, on ne pouvait déterminer sa longitude (axe est-ouest) parce que les horloges de bord se déréglaient sous l’effet du roulis et du tangage. Il a fallu inventer un nouveau système d’horloge, reposant sur un bain d’huile, pour qu’un capitaine parti de Nantes puisse mesurer le temps écoulé depuis son départ et donc son exacte position. Il ne s’agissait pas d’un problème purement intellectuel mais de répondre à une exigence d’efficacité dans un but économique.

 

 

   Il s'agit de faciliter le commerce, fondement d’un capitalisme en plein essor que nos manuels d’économie nomme : mercantilisme.

   Ces progrès sont ainsi liés à la montée d'une bourgeoisie commerçante qui a besoin des sciences et des techniques, en passe de devenir des « forces productives réelles » (les Compagnies des Indes)

   Cette même classe (dominante, partout en Europe, sur le plan économique) a besoin d'une liberté du commerce qui n'existe pas, ce qui l'amène à revendiquer d'autres libertés (exemple le plus typique : celui de la Révolution américaine qui se fonde d’abord sur un combat contre les barrières douanières).

   Or cette exigence de liberté appellent un combat dont les lignes de front varient.


LES LIGNES DE FRONT

 

  Le combat des Lumières est multiforme et aborde des domaines si variés qu'il est impossible, ici, de les aborder tous. On en mentionnera donc seulement quelques-uns.

 

   - La lutte (et non la résistance) contre l'absolutisme :

Contre l'emprisonnement arbitraire (les lettres de cachet)

Contre la torture (légalement encadrée et appliquée) : la question préalable, "ordinaire" et/ou "extraordinaire", est abolie par Louis XVI en 1779.

Contre la censure et pour la liberté de conviction et d'expression.

  - La résistance au pouvoir civil et politique de l'Eglise

  - Le combat pour la diffusion du savoir et de l'éducation : l'Encyclopédie, le marquis de Condorcet et le premier projet d’enseignement public.

  - La condamnation de l'esclavage et du colonialisme : Montesquieu, Voltaire, Condorcet, Diderot.

  - Le combat contre les inégalités sociales (Meslier, Mably, Morellet…)

 

  Il ne saurait être question ici de traiter ces diverses questions. On se bornera donc à montrer comment certaines d'entre elles nous concernent encore.

 

1)    Le problème de la religion

 

    A) L'Eglise catholique ( en France) a encore un pouvoir civil, culturel et politique très important (moins qu'en Espagne ou au Portugal)

   - Elle régit largement la censure : le pouvoir "médiéval" de la Sorbonne(exemple de la thèse de doctorat en théologie de l'abbé de Prades, condamnée en 1751 parce que cet abbé est proche des encyclopédistes)

   - L'exemple le plus frappant : l'affaire du chevalier Jean de La Barre, 19 ans, supplicié et exécuté pour impiété (Abbeville, 1766). L’affaire est particulièrement révélatrice du pouvoir arbitraire de l’Eglise parce que ce procès outrepasse même les lois en vigueur à l’époque.  En dépit de l'intervention de Voltaire, La Barre ne sera réhabilité  qu'en 1794. Voltaire est parvenu à faire réhabiliter, au terme d’un long combat, le protestant Callas. Il n’a pas pu faire de même pour le chevalier de la Barre parce que ses assassins ont joui d'une protection hors de proportion avec l'affaire elle-même. Leurs appuis dans l’Eglise catholique les ont sauvés.

 

    B) Une interrogation sur les fondements de la religion se fait jour :

   - A travers l’interprétation des écrits bibliques. A partir du Dictionnaire historique et critique (1695-1697) de Pierre Bayle, il ne s'agit plus d'examiner le texte de la Bible en fonction de dogmes religieux mais de le soumettre à la rationalité. Voltaire suivra avec son dictionnaire philosophique (1764).

   - Au sein des Lumières, une nette rupture s’opère entre athéisme (Dieu n’existe pas) et déisme (il existe un Dieu créateur qui n’a besoin ni de clergé ni d’Eglise pour être adoré : un comportement moralement juste suffit) :

 

Rareté et clandestinité de l'athéisme :

   L’athéisme existe mais est pourchassé, puni de prison voire de mort. Son expression est donc, la plupart du temps, clandestine.

   Quelques exemples :

- Jean Meslier, curé d’Etrepigny, en Champagne, laisse à sa mort (1729) trois manuscrits d’un même texte (communément appelé Testament) où il révèle à ses ouailles qu’il a toujours été athée et dénonce ce qu’il considère comme les mensonges de la religion. Voltaire publiera (1762) une version édulcorée, amputée et déiste de ce texte.

- Circule aussi, anonymement, Le Livre des trois imposteurs (qui sont : Moïse, Jésus, Mahomet). les éditions en 1668 puis 1713, faussement attribuées à Spinoza, révèlent un athéisme sans faille.

- Le baron d'Holbach, ami des encyclopédistes, fait profession d’athéisme dans son Système de la Nature (1770) : il ne risque rien en tant qu’aristocrate allemand.

- Le cas de Diderot est très parlant : condamné à trois mois de prison pour athéisme en 1749 (Lettre sur les aveugles), il ne publiera plus rien de systématique sur ce sujet. Son athéisme effectif n’apparaît clairement que dans des textes parus de façon posthume (Entretiens avec la Maréchale de…).

Le Déisme et ses ambiguïtés :

- Voltaire et Rousseau, sont déistes, condamnent sévèrement les athées. Pourtant, on serait fort en mal de trouver un rapport entre leurs deux points de vue, leur idée d’un Dieu étant assez différente.

- Une certaine forme, plus ou moins assumée, de déisme s’accommode de quelques "arrangements" entre théorie et pratique : la sensualisme de l’abbé de Condillac (Traité des sensations, 1754) devrait logiquement conduire à un strict matérialisme… mais le bon abbé n’oublie pas de rappeler l’existence de Dieu à la fin de son œuvre.

 

   C) La lutte pour la tolérance (le concept de laïcité) :

- Voltaire passe, à juste titre pour le principal apôtre de la tolérance, telle qu’il a pu la découvrir en Angleterre où, après de féroces guerres de religions, les sectes religieuses les plus diverses cohabitent en paix. Apparaît souvent chez lui l’idée que la croyance religieuse est une affaire privée e ne doit pas s’immiscer dans la sphère publique. A ce titre, on peut à bon droit le considérer comme l’un des premiers défenseurs de l’idée de laïcité.

- Il faut revenir à ses textes (et à ceux d’un Condorcet) pour poser correctement le problème aujourd’hui : On nous invite en effet de toutes parts à « repenser » le concept de laïcité, à aller vers une "laïcité ouverte" , ce qui est un pléonasme, si l’on suit Voltaire.

  L’Union européenne s’interroge ouvertement sur le rôle des religions dans la société civile,  dans les institutions politiques.

   On rappellera aussi que le discours fondateur du règne du pape Benoît XVI, prononcé à Ratisbonne, n’était pas spécialement dirigé contre l’Islam (comme l’on dit tous les media de l’époque), mais portait sur le thème : Foi et Raison. En bon disciple de Saint Thomas d’Aquin, le pape soulignait que la raison peut éclairer la foi. Toutefois, là où un doute subsiste, la foi doit l’emporter sur la raison. Ce discours est donc explicitement dirigé contre la démarche intellectuelle initiée par les Lumières.

   Enfin, une bonne part des discussions aujourd’hui médiatisées (« affaire » du voile islamique, etc.) portent sur la « liberté religieuse. » Or, le combat des Lumières est un combat pour la liberté de conscience, ce qui n’est pas la même chose.

   

    2)  L’ordre politique

 

A)    La pensée politique des Lumières développe d’abord une vision pragmatique : quelle est la meilleure forme de gouvernement ? (Montesquieu : L'Esprit des Lois). La « théorie des climats » tend à y répondre : en fonction des lieux (les « climats »), des richesses naturelles, de la démographie, tel ou tel type de régime politique paraît le mieux adapté. La preuve manifeste de cette adaptation est l’existence et la durée de ce régime. C’est ce qui explique que certains penseurs (Voltaire à propos de Frédéric II, roi de Prusse ; Diderot pour Catherine II, tsarine de toutes les Russies) soutiendront la théorie du « despotisme éclairé » : on peut appuyer le progrès des Lumières sur un pouvoir tyrannique, pourvu que le souverain soit quelque peu philosophe ou conseillé par un philosophe. Diderot et Voltaire en seront pour leur déconvenue : ni Frédéric ni Catherine ne tiendront grand compte de leurs avis éclairés.

      D’une façon quasi générale, sauf dans de rares textes, la démocratie demeure un  concept ignoré. Meslier la défend d’une certaine façon ; Montesquieu, dans l’Esprit des Lois, l’assimile à l’anarchie.

    

 

    B)   Sur le plan des théories politiques, deux philosophies s’opposent bien que, parfois, elles empruntent l’une à l’autre. D’une façon sommaire, on peut distinguer une pensée qui se fonde sur le « droit naturel » droit naturel : c’est le libéralisme (politique) anglais (représenté par John Locke) qui met en avant un droit de l’individu émanant directement de la nature. En revanche, la théorie du « contrat social » (de Hobbes à Rousseau) fait dériver tous les droits de l’individu d’une collectivité à laquelle il est soumis, cette soumission constituant sa liberté. Nous renvoyons à une conférence ultérieure le débat sur le difficile problème que pose cette opposition. Toutefois, on peut d’ores et déjà noter qu’il se fonde sur des données qui demeurent le nôtres : rapports de l’individu et de l’Etat, liberté et sécurité, libéralisme et socialisme.

 

 

   Afférente à celle de l'ordre politique se pose la question économique et sociale qui semble recouvrir l’opposition entre les deux théories politiques mentionnées. On distinguera en effet :

   A’)  Le libéralisme d'Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesses des nations (1776)

L’harmonie sociale repose sur la « main invisible du marché » : grâce au libre jeu de l’offre et de la demande, les individus recherchant, de façon rationnelle, leur seul intérêt, parviendront à réaliser un équilibre naturel au sein du corps social. Le libre vendeur et le libre acheteur apparaissent ainsi, sans qu’aucun contrôle extérieur, comme les seuls garants de la félicité collective. Ceci amène l’exigence de la liberté  totale du commerce

   B’)   Cette dernière revendication est partagée par les physiocrates : Quesnay, Turgot (Réflexions sur la formation et la distribution des richesses , 1766).

      La physiocratie repose sur le principe que toute la richesse émane de la nature, donc de la terre.

Ceci conduit à une vision générale, « macroéconomique » du problème des richesses produites : les physiocrates inventent le principe des tableaux (ancêtres de la statistique économique)

Ceci induit aussi une réflexion sur la répartition de ces richesses : Turgot, ministre de Louis XVI, proposera l’institution de l’impôt unique sur la terre. Face à l’opposition de l’aristocratie et du clergé (le plus grand propriétaire foncier de France, avant la Révolution), il échouera et sera limogé.

C’)    Quelques auteurs, assez marginaux, posent la question de la propriété privée de la terre et proposent des solutions collectivistes (Meslier, Mably, Morellet).

 

      3) Qu'est-ce que l'homme ?

 

    A)    Les Lumières voient la naissance d’une nouvelle science humaine : l'ethnologie. La confrontation avec d’autres cultures, née des grands voyages d’alors finit par poser des questions  centrales portant sur l’homme lui-même.

B)    La question fondamentale porte sur "l'Etat de Nature" : au-delà des différences observables entre les hommes, qu’est-ce qu’un homme « naturel » : autrement dit, y-a-t-il des traits humains invariants ? Y-a-t-il une « nature humaine » et si oui, laquelle ?

C)    Aujourd’hui, l’idée d’une universalité de la condition humaine (et par conséquent de droits universel de l’homme) est battue en brèche  par certains. L’argument le plus généralement employé est : l’Occident (entendre ici : les Lumières) impose au reste du monde une idée de l’homme purement arbitraire et qui ne tient pas compte des différences culturelles. Lutter contre l’excision en Afrique ou les abus perpétrés par l’une des nombreuses dictatures qui règnent sur le globe reviendrait donc a perpétuer l’impérialisme, voire le colonialisme, que l’Europe a effectivement pratiqué de façon effrénée. Une question se pose néanmoins : et si c’était sur la base même d’une diversité reconnue, étudiée, acceptée, que les penseurs des Lumières (dont la plupart ont condamné le colonialisme) avait fondé l’idée d’une universalité du genre humain ?

 

 

4) Le Savoir et l'éducation

 

      A) Le thème de la diffusion du savoir et celui de la pédagogie parcourt tout le XVIIIe siècle :  L'Emile de Rousseau, l'Encyclopédie, Condorcet et son projet d’enseignement public. Laclos lui-même (l’auteur des Liaisons dangereuses) a consacré un texte novateur à l’éducation des jeunes filles.

       B) Aujourd’hui, jusque dans des textes officiels émanant du ministère de l’Education nationale, on peut assez régulièrement (la mode remonte à une trentaine d’années) lire des attaques en règle  contre « l'encyclopédisme », ce dernier étant ramené à un "entassement de connaissances"). Ceci constitue un déni calomnieux (ou ignorant ?) de la vérité de l'encyclopédisme (Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, comme le précise le sous-titre de cette œuvre immense).

 

 

   C’est de cette volonté de savoir, de promotion d’un esprit informé et critique, qu’est née l’université populaire d’Evreux.. Comme on le constatera aisément, cette première conférence pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Faute d’avoir répondu à la question : qu’est-ce que les Lumières ? nous espérons avoir montrer en quoi l’esprit de cette période nous concerne encore. Les conférences suivantes tenteront de parfaire cette ébauche.

 

Bibliographie :

On peut bien sûr s’atteler à la lecture des textes mentionnés au cours de cette intervention. Pour demeurer sur le plan très général qui est le sien, on ne conseillera que deux courts textes :

-          KANT : Qu’est-ce que les Lumières ? (édition Garnier-Flammarion, très accessible). Ce court texte souligne à merveille ce que sont les exigences d’une pensée critique.

-          Tzvetan TODOROV : L’Esprit des Lumières (Livre de poche, 151 pages) qui souligne le lien entre certaines questions posées par les Lumières et nos problèmes contemporains.

 

 

 

 

   

 


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Commentaires

découverte ou invention

Je cite : "découverte du calcul différentiel et du calcul intégral, simultanément par Newton et Leibniz".

Qu'est-ce qui permet de justifier le mot de découverte ?

 

 

Re: découverte ou invention

C'est la question piège, celle de la nature des mathématiques!

  • Soit on pense que les objets mathématiques appartiennent à un monde spécial, celui des idéalités mathématiques, et alors les mathématiciens ne sont que des grands voyageurs qui font des découvertes...
  • Soit on pense que les mathématiques sont des outils construits par l'homme en vue de connaître la réalité, et alors les mathématiciens sont des inventeurs d'outils.
Répondre sérieusement à cette question exigerait un peu plus qu'un commentaire en bas de page...

Denis COLLIN
(voir tout de même sur ce sujet, mon ouvrage La matière et l'esprit (A.Colin, 2004)

 

 

Programme

Vendredi 6 octobre 2017, 18h30 - 20h30 Le Revenu d'existence par Mickaël Sylvain, professeur de sciences économiques et sociales Vendredi 10 novembre 2017, 18h30 - 20h30

La Philosophie de Michael Sandel par Dominique Jouault, professeur de philosophie

Vendredi 8 décembre, 18h30 - 20h30 Montesquieu et la vertu par Didier Carsin, professeur de philosophie

Les conférences ont lieu à l'université d'Evreux, rue du 7ème chasseur quartier Tilly.

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Chaque conférence dure environ une heure et est suivie d’une discussion avec l’intervenant.

Site de l’Université Populaire : http://up-evreux.viabloga.com

Pour nous écrire : universitepopulaireevreux@gmail.com