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 Séminaire Freud - L'avenir d'une illusion - séance 5

Lecture proposée par Marie-Pierre Frondziak - Vendredi 3 mars - 20h / 22h

Note : 3.7/5 (32 notes)

 


Chapitre VIII

Comprendre la civilisation, plutôt que la subir, c’est assurer sa pérennité

Freud a terminé le chapitre précédent sur deux idées, dont la seconde est la conséquence de la première : ce n’est peut-être pas la religion qui est au fondement de la civilisation et que donc peut-être même que sans Dieu les hommes seraient quand même capables de se conduire correctement et de ne pas penser constamment à s’entre-tuer. La religion ne serait qu’un « habillage » facilitant la vie commune, auquel cas, il faut alors repenser « le rapport entre civilisation et religion » p.92.

Le début du chapitre VIII peut sembler un peu énigmatique, décryptons. Renverser le rapport civilisation / religion, c’est-à-dire ne plus penser que c’est la religion qui a permis la civilisation, mais que la première est le fruit de cette dernière ne devrait a priori poser aucun problème. Pour rappel, nous avons tendance à croire que si les hommes n’avaient pas cru en la religion, la civilisation n’aurait pas perdurer, peut-être même n’aurait-elle pas exister. Or, nous dit Freud, peut-être qu’en réalité la religion a été inventée par la civilisation. Et si l’on admet ceci, cela a pour conséquence de reconnaître que la religion n’est pas nécessaire, que la civilisation pourrait s’en passer et éviter « un grand danger » p.93. Ce dernier peut être compris comme renvoyant à l’infantilisation des hommes, à leur maintien dans l’ignorance et dans l’aliénation, c’est-à-dire au fond au contraire de ce que doit être la réalisation de notre humanité. Cependant, oser effectuer ce renversement, c’est courir le risque du chaos. Depuis toujours, les hommes ont craint qu’en renversant l’ordre existant, ils se condamnaient au plus grand désordre. Les Grecs de l’Antiquité, qui possédaient beaucoup de nos savoirs théoriques, n’auraient jamais osé en faire des applications pratiques permettant d’agir sur la nature. Celle-ci représentait pour eux une harmonie qu’il était hors de question de chercher à modifier, au risque sinon de son courroux. Ils rejetaient ainsi l’hubris, c’est-à-dire la démesure qui incite les hommes à se prendre pour des Dieux. Aussi, sommes-nous marqués encore par cette attitude et vouloir se passer de la religion, c’est être bien orgueilleux et courir le risque d’une catastrophe bien plus grande. Avec l’exemple de Saint Boniface, Freud veut montrer qu’il n’y a rien de sacré, ou plutôt que c’est nous qui décidons de ce qui est sacré. Pour rappel, « sacer » en latin signifie ce qui à la fois nous attire, nous fascine et nous répugne, nous fait peur. Couper un arbre sacré était inimaginable pour les Saxons, mais pas pour Saint Boniface (archevêque d’origine anglaise, du VIIIème siècle), puisque pour lui cet arbre n’était justement pas sacré. Mais en faisant ce geste, non seulement il a montré qu’il y avait simple idolâtrie, mais il n’a pas détruit le principe d’idolâtrie puisque les Saxons se sont convertis au Christianisme. Cet acte n’a pas détruit le sacré, mais l’a transféré. Cela dit, ce que veut montrer Freud avec cet exemple, c’est que absolument rien n’empêche de repenser le rapport civilisation / religion, hormis nos propres préventions.
Freud reprend alors la généalogie qui explique les interdits primordiaux, généalogie qui a déjà été expliquée par les Philosophes, en particulier par certains théoriciens du contrat social comme Hobbes ou Spinoza. Qu’ont-ils expliqué ? Nous ne développerons pas ici ces théories du contrat social, retenons seulement que les hommes se rassemblent pour faire face à la nature certes, mais qu’ils vont devoir instaurer des règles pour pouvoir vivre ensemble et cesser d’être ennemis les uns des autres. Freud met ici en évidence le cercle pernicieux de la vengeance, qui renvoie aujourd’hui encore au mode de comportement des clans : si l’un des miens est tué par quelqu’un d’un autre groupe, mon groupe va alors essayer de tuer une personne de cet autre groupe, lequel voudra à son tour se venger, etc. Cercle vertigineux, inefficace et sans fin de la vengeance : les crimes ne sont jamais effacés et demandent à être toujours vengés. Claude Lévi-Strauss, ethnologue français, a bien analysé cela dans Les structures élémentaires de la parenté (1949), ouvrage dans lequel il montre que la prohibition de l’inceste a entraîné l’échange des femmes par le mariage entre différents clans, ce qui a permis de pacifier les relations. En effet, si dans l’autre clan, il y a une ou des femme(s) de mon clan, je vais réfléchir à deux fois avant de l’attaquer. Cet échange des femmes aurait aussi permis d’avoir plus facilement des relations commerciales par exemple. Ainsi, comme l’a montré aussi Freud, les interdits sont liés : interdit du meurtre et interdit de l’inceste. Par ailleurs, l’impasse que représente à long terme la vengeance, a permis l’avènement de la justice. En effet, renoncer à la vengeance, c’est accepter que la société prenne en charge le jugement et la punition du coupable au-delà de toutes nos émotions. Vouloir se venger de quelqu’un qui nous a fait du mal est quelque chose de naturel, mais ce n’est pas parce que c’est naturel que nous devons l’accepter. C’est justement parce que nous avons lutté contre l’animalité en nous que nous nous sommes humanisés. Se venger n’est pas se comporter autrement que celui dont on veut se venger. En instaurant des lois, les hommes sont entrés dans la civilisation. La justice est un signe de notre humanité. Et si les nazis ont eu des procès, c’est parce que la simple vengeance nous aurait amenés à la même barbarie qu’eux. Claude Levi-Strauss, dans Tristes tropiques (1955), donne un exemple intéressant de ce que peut être la justice dans des sociétés qui a priori nous semblent peu évoluées :

Des sociétés qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines d’Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu’ils ont pratiqué certaines formes modérées d’anthropophagie, et qu’ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d’une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n’aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d’organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l’obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l’aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveau les rapports ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fût progressivement amorti et que l’ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l’ « infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige qu’on lui reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n’entraîne pas des résultats inverses de ceux qu’on espérait. Le comble de l’absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement.

De telles analyses, conduites sincèrement et méthodiquement, aboutissent à deux résultats : elles instillent un élément de mesure et de bonne foi dans l’appréciation des coutumes et des genres de vie les plus éloignés des nôtres, sans pour autant leur conférer les vertus absolues qu’aucune société ne détient. Et elles dépouillent nos usages de cette évidence que le fait de n’en point connaître d’autres – ou d’en avoir une connaissance partielle et tendancieuse – suffit à leur prêter.

C. Lévi-Strauss, Tristes Tropiques (1955).



La punition rachète le coupable, elle ne l’élimine pas, mais au contraire le réintègre au groupe. Cette manière de faire est bien plus humaine, plus « culturelle » que l’application de la peine de mort, dont l’interdiction soit dit en passant, représente un progrès moral et répond à l’interdit primordial de ne pas tuer, au risque sinon de retomber dans la vengeance.


Extrait 1 : p.94-95 « Mais cette justification rationnelle ...pression de la civilisation »

Lorsque Freud dit que « nous (ne) faisons pas état » de « cette justification rationnelle » p.94, il veut dire que nous les hommes en général, nous ne nous appuyons pas sur cette réflexion. Ce n’est évidemment pas sa position. Ce que nous venons de montrer, au travers de l’analyse du début du chapitre, c’est que les grands interdits civilisationnels peuvent avoir une justification parfaitement rationnelle, qu’il n’est pas besoin de faire appel à l’idée de Dieu pour expliquer l’interdit du meurtre, que cet interdit d’ailleurs précéderait la religion. Cela dit, il est un peu compliqué de faire la part des choses. Après tout, le fait de mettre en place cet interdit peut marquer aussi l’entrée de l’homme dans le religieux. Mais peu importe, la mise en place de cet interdit peut de toute façon se passer de l’idée de Dieu et on peut considérer qu’elle repose sur l’intérêt bien compris, donc rationnel, des hommes. A l’inverse, si on pense qu’en lui donnant un masque religieux, cela lui conférera un caractère plus sacré et plus inviolable, on prend un grand risque. En effet, il suffit alors que ce masque tombe et la civilisation tombe avec lui ! Pour protéger la civilisation, il faut donc laisser place à la raison, et d’autant plus que la religion n’intervient pas seulement pour commander l’interdit du meurtre, mais beaucoup d’autres interdits. Imaginons un instant qu’elle disparaisse brutalement, c’est le retour du refoulé qui s’exprime comme on peut le constater à chaque fois que les barrières sociales disparaissent (guerre civile, lynchages, émeutes, etc.), mais là ce serait à l’échelle de l’humanité ! De plus, il existe plusieurs religions, qui peuvent se contredire. Cette contradiction entre les religions les affaiblit intrinsèquement et met en lumière « les symptômes de l’insuffisance humaine » p.95. En effet, nous sommes prêts à croire n’importe quoi, y compris des choses contradictoires, afin de calmer, voire d’étouffer notre angoisse de vivre et de mourir, parfois pour satisfaire des intérêts bien mesquins comme la richesse ou la domination, et qui nous poussent à admettre des dogmes incroyables. Enfin, en confondant le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel, nous enlevons du pouvoir aux hommes et à leurs institutions. En quelque sorte, Freud prône ici la séparation de l’Église et de l’État, comme l’avait fait avant lui Spinoza : la religion ne doit pas s’occuper de l’ordre politique, elle doit être cantonnée à la sphère privée. Le salut de son âme regarde l’individu, mais en aucun cas ne doit interférer dans les institutions politiques. Si cette séparation de l’Église et de l’État était respectée, cela permettrait aux hommes de comprendre, d’assimiler, que les institutions de la société sont faites par les hommes et pour les hommes. Tant que l’on croit que ces institutions sont sacrées, ceux qui sont à leur tête peuvent dominer les autres comme ils l’entendent, en brandissant si nécessaire l’arme du blasphème. Au contraire, si les hommes comprennent que ces institutions sont leur fait, qu’elles cherchent toujours à les rendre davantage autonomes, elles devraient être bien plus respectées que celles qui le sont (les religieuses) parce que sous le coup d’une menace constante. De plus, cela permettrait de mettre en place des lois moins rigides : si nous comprenons que les lois sont faites pour nous rendre libres, nous y obéirons plus facilement que si elles sont faites pour nous asservir indirectement à des hommes qui se servent des dogmes religieux pour nous soumettre. On aurait donc tout à y gagner.

Cependant Freud continue après ce passage en disant qu’il n’est pas du tout certain que les hommes aient agi au départ rationnellement en instaurant l’interdiction de tuer son prochain. Il revient ici sur ce qu’il a présenté dans Totem et Tabou, que nous avons déjà évoqué ici même. Très rapidement, il s’agit de l’idée de la horde primitive qui aurait tué le père, chef de clan, et qui aurait entraîné crainte et remords. Ce qui aurait instauré l’interdiction de tuer avec la mise en place du totémisme. Dans le totémisme, chaque tribu a un totem (plante ou animal) qui est considéré comme son ancêtre et qu’il est interdit de tuer et de manger. Ce père primitif aurait donné naissance à l’idée de Dieu. Ainsi, comme nous le faisions remarquer plus haut, ce serait bien la religion qui aurait engendré les premiers interdits, mais comme nous l’avons fait remarquer, peu importe.

Extrait 2 : p.97-98 « Nous remarquons maintenant ... phase de l'évolution »

Néanmoins, Freud insiste sur l’idée que la religion a certainement joué un grand rôle, justement parce que l’homme n’est pas qu’un être rationnel, mais surtout qu’il est un être affectif et que tout commence pour lui par l’intermédiaire de ses affects. Je me répète une fois encore, mais il est difficile de ne pas faire une fois de plus le parallèle avec Spinoza, pour qui l’homme est d’abord au monde au travers de ses affects, que c’est grâce à eux qu’il se construit (voir ma conférence sur Spinoza et les mécanismes de la soumission). Mais revenons à Freud. Il reprend son analogie religion/enfance. Nous avons vu plus haut, qu’au travers de la foi, nous réitérons nos craintes, la peur de l’abandon et la recherche d’un protecteur (« accomplissements de désirs »). Il ajoute à cette analogie « des réminiscences historiques » et compare la religion à la névrose infantile. En effet, pour grandir, s’élever, s’humaniser, le petit humain doit renoncer à nombre de ses désirs (désir de sa mère et refoulement primaire, complexe d’Oedipe et refoulement secondaire, …), mais il ne le fait pas en connaissance de cause, il ne le fait pas par rationalité, mais parce qu’il craint le retrait d’amour de ses parents et son abandon. Cela peut se traduire par des névroses obsessionnelles telles que les phobies par exemple ou les actes compulsionnels. Les névroses infantiles sont surmontées à l’âge adulte (ou traitées par la psychanalyse). De la même façon, la religion est l’équivalent sur le plan de l’espèce de la névrose infantile et dans son histoire, l’humanité traverse des phases névrotiques qui correspondent aux angoisses des hommes qui sont encore dépourvus de savoirs. La religion prend ici la définition d’une névrose obsessionnelle de l’humanité.

Toutefois, avec le progrès des sciences, nous sommes maintenant entrés dans la phase où l’humanité se détache de la religion ! Enfin, c’est ce que croyait Freud …

 

NOTA : on peut rapprocher tout cela de la Philosophie des Lumières ou encore de la théorie comtienne des trois états… On retrouve aussi une autre version avec la thèse de Weber du « désenchantement du monde », qui est nettement moins optimiste : la légitimation rationnelle bureaucratique de la domination est sans doute pire que sa légitimation religieuse ! On peut se demander jusqu’à quel point Freud n’est pas soumis aux illusions de la raison triomphante si caractéristique des Lumières et du positivisme du XIXe siècle (d’ailleurs la reconstruction de l’histoire des religions qu’effectue Freud n’est pas sans rappeler la théorie des trois états d’Auguste Comte : état théologique : fétichisme, polythéisme et monothéisme ; état métaphysique avec le déisme et état scientifique ou positivisme → renonce au « pourquoi » et donc à la métaphysique et aux causes premières ).

 

Après cet extrait, Freud explique que pour sortir de la religion, il faut y aller progressivement comme le prisonnier de la caverne de Platon, il ne faut pas amener brutalement les hommes à la lumière (c’est-à-dire au savoir) au risque sinon qu’ils ne voient rien ! Par ailleurs, l’analogie de la névrose obsessionnelle avec la religion n’est pas absolument superposable. Néanmoins, Freud y a repéré beaucoup de points communs : les pratiques religieuses sont ritualisées comme le sont les névroses obsessionnelles  et donnent lieu parfois à des transes ou à des hallucinations (résurrection du Christ, miracles, visions, …) qui sont comparables aux « amentia » qui sont des périodes de confusion mentale durant lesquels les individus hallucinent l’objet perdu. Une absence insupportable est alors compensée par une réalisation hallucinatoire. Cette comparaison est toutefois recevable au point que le croyant peut parfois échapper à la névrose car il subit, si je puis dire, une névrose collective !

 

Extrait 3 : p..99-100: « Discerner la valeur … la connaissance des réalités »

Freud demande ici que l’on distingue entre la valeur historique des dogmes religieux (Freud lui-même se réfère souvent à la Bible où il puise exemples et enseignements) et la croyance en ces dogmes comme des préceptes à suivre. Les dogmes religieux ont une valeur historique qu’il s’agit de respecter mais en tant que valeur historique, non en tant que dogmes à vénérer et à suivre éternellement. Toujours suivant la méthode de développement parallèle entre l’histoire de l’humanité et le développement individuel, il considère les dogmes religieux comme des « reliquats névrotiques » p.99, qu’il s’agit de comprendre pour parvenir au développement rationnel. Freud évoque ainsi les succès du refoulement. En effet, si l’on refoule « bien » les désirs inacceptables, on échappe à la névrose. Cette dernière est le résultat d’un refoulement qui s’est mal fait, ou partiellement, et les symptômes névrotiques sont la « trace » des désirs refoulés, sont l’expression qu’ont trouvée ces désirs pour obtenir quand même une satisfaction. Autrement dit, si le refoulement a été efficient, il n’y a pas de retour déguisé sous la forme de symptômes, les désirs refoulés ont trouvé leur place dans l’Inconscient. Pour guérir de la névrose, il faut donc « reconnaître » ces symptômes comme des désirs déguisés, les comprendre et donc bien les assimiler, les dépasser. Il en est de même pour la religion selon Freud. La religion est le « symptôme » de notre refoulement collectif et, en tant que telle, elle doit être dépassée. Elle a eu son utilité, elle a permis l’intégration d’interdits et le renoncement à nos désirs de toute puissance, elle nous a rassurés, mais elle en est venue à un point où aujourd’hui elle nous fait plus de mal que de bien, comme les symptômes névrotiques finissent par empêcher le névrosé de vivre sans être trop malheureux. Le « noyau rationnel » de la religion – ce en quoi les religions peuvent être socialement utiles en tant que donneuses de prescriptions éthiques – est aujourd’hui inefficace, voire pernicieux. En effet, à force d’accumulation d’interprétations et de prescriptions, les hommes sont devenus incapables de faire la distinction entre justement le « noyau rationnel » de la religion qui leur a permis de survivre ensemble et tout ce qui relève de la superstition. Aussi, grâce au développement de la connaissance, les hommes sont arrivés à un point où il n’est plus nécessaire de frapper leur imagination pour les amener à accepter les contraintes de la civilisation, ils sont capables de les comprendre.

 

Le chapitre se termine d’ailleurs sur la nécessité de dire la vérité aux enfants et de ne pas leur dire que ce sont les cigognes qui apportent les bébés ! En effet, il est détestable de réaliser que l’on a été trompé, manipulé, même si c’est pour notre bien ! Cet exemple est intéressant, car il souligne qu’il y a des vérités dans les dogmes religieux, comme la cigogne, et surtout son bec, symbolisent l’organe de reproduction masculin, le pénis qui « apporte » la semence et donc la naissance, la religion travestit la nécessité des interdits afin qu’ils soient respectés. Mais comme il n’est pas vrai que ce sont les cigognes qui amènent les bébés, il n’est pas vrai que c’est la religion qui nous indique comment nous devons vivre et il faut donc cesser de nous comporter comme des enfants.

 

Chapitre IX

L’homme peut échapper à l’illusion religieuse grâce au savoir

 

Une fois de plus, Freud utilise une technique rhétorique pour commencer ce chapitre. Ainsi, il fait intervenir à nouveau un contradicteur (qu’on peut penser être le pasteur Pfister, comme au chapitre IV), afin de mettre davantage en lumière sa propre argumentation. Cet interlocuteur imaginaire commence par mettre en avant d’apparentes contradictions.

 

1ère contradiction : Freud affirme ne pas vouloir mettre en question la religion, ou qu’en tout cas ce qu’il écrit concernant la religion n’aura aucune incidence sur elle, alors qu’en même temps il cherche à la mettre radicalement en doute. De la même façon, il affirme que si les hommes ne croient plus en Dieu, on court à la catastrophe, car plus rien ne les contraindra à respecter les interdits, mais dans le même temps, il soutient que c’est justement le fondement religieux historique de la civilisation, par sa prescription des interdits primordiaux, qui la met en péril et qu’il faut donc cesser de croire, tourner le dos à la religion.

 

Pour résumer cette 1ère contradiction, voici ce que l’on peut retenir :

 

1) Freud affirme ne pas vouloir mettre ne question la religion, mais c’est ce qu’il fait.

 

2) Si la religion disparaît, la civilisation court à sa perte. Mais si elle continue d’exister, elle est un danger pour la civilisation.

 

2ème contradiction : Freud affirme que l’homme est soumis à ses affects, et c’est en jouant dessus que la religion opère. Mais en même temps, il dit qu’il faut substituer la raison aux passions. Comment cela pourrait-il être possible puisque l’homme est soumis à ces dernières ?

 

3ème contradiction : L’Histoire est témoin que l’on ne peut espérer que l’homme agisse rationnellement. Il s’agit d’une contradiction avec l’expérience. Effectivement, les révolutionnaires français, en coupant la tête au roi, monarque de droit divin, ont symboliquement coupé la tête de Dieu. A sa place, ils avaient édifié une nouvelle idole : la Raison. Evidemment au regard de ce qui s’est passé avec la Terreur, puis le retour transitoire à la Monarchie, on peut penser qu’il est utopique d’espérer que les hommes s’appuient exclusivement sur la raison. Mais il n’en demeure pas moins, que nous vivons sous le régime de la république depuis 1870, et que nous sommes un des rares Etats laïques au monde depuis la séparation de l’État et de l’Église en 1905. Les autres Etats laïques sont le Portugal (de pure forme → concordat avec le Saint Siège) en Europe, la Turquie, l’Inde, le Japon, le Mexique, l’Uruguay et Cuba. Quant à la Russie, elle s’est passée un temps de la religion, mais celle-ci est revenue en force depuis la chute de l’Union soviétique. Donc ici, on peut opposer une réponse mitigée au contradicteur de Freud : concernant la révolution française il a tort, concernant la révolution soviétique il a sans doute raison. Il n’en demeure pas point que cela ne légitime pas l’affirmation « l’homme ne peut pas se passer de la religion » p.102

Enfin, dernière argutie : il faut libérer l’homme de la névrose certes, mais que lui offre-t-on pour supporter son existence ? De même, on libère l’homme de la religion, mais quelle espérance lui donne-t-on en retour ? A ces critiques factices, Freud va répondre point par point.

 

Sa première réponse est, j’ai envie de dire, facile. Le vrai croyant, le croyant sincère, celui qui a une véritable foi au sens spirituel du terme, ne se laissera pas ébranler. En revanche, celui qui croit par superstition, et qui représente le plus gros du troupeau, ne tergiversera pas longtemps si on lui apprend que ses croyances sont erronées. Et c’est celui-là qui sera le plus dangereux pour la civilisation, car s’il n’est plus soumis à ses affects de crainte et d’espérance, il en laissera d’autres s’exprimer qui sont potentiellement plus dangereux. C’est au fond cette inconstance des hommes qui est dangereuse pour la civilisation. Leur imposer la religion, c’est les empêcher de penser, c’est les maintenir dans l’ignorance et l’émotionnel. Les libérer de la religion c’est donner libre cours à leurs affects du fait de leur ignorance.

 

Ce qui nous amène à la réponse à la deuxième contradiction. Les hommes sont animés de « désirs pulsionnels » p.103 qui les dominent, comment les rendre accessibles à la raison ? La réponse que propose Freud est intéressante. En effet, il refuse d’admettre que l’homme soit intrinsèquement soumis à ses affects et imperméable à la raison. Avec l’exemple des tribus qui compriment les crânes des enfants, il veut signifier que ce n’est pas par nature qu’ils ont une petit tête, mais parce que depuis tout petits, celle-ci a été enserrée pour empêcher son développement. Par analogie, on peut dire que si les hommes sont soumis à leurs affects, c’est parce que l’on a empêché la raison de se développer en eux en les maintenant dans l’ignorance et la superstition. Pour étayer son affirmation, Freud évoque la spontanéité et la curiosité des enfants, lesquelles finissent par s’estomper car on refuse d’y répondre ou qu’on en est incapable et que l’on préfère leur faire des réponses toutes faites. Les enfants d’eux-mêmes n’auraient pas l’idée de Dieu. Or, quand on les éduque en leur imposant des dogmes qu’on ne leur explique pas, mais qu’on leur demande d’admettre sans réfléchir (sinon ils pourraient s’apercevoir de leur absurdité ou de leurs contradictions), on empêche justement leur pensée de se développer. Et surtout on ne leur donne pas les moyens de lutter contre leurs affects. Ces derniers existent, il n’est pas question de les nier, mais nous ne disposons de rien de plus efficace que la raison pour les comprendre et espérer les dépasser. J’ose à peine, mais Spinoza avait excellemment compris cela (voir la 3ème partie de l’Ethique + ma conférence sur Spinoza et les mécanismes de la soumission). Enfin, Freud aborde la soi-disant « débilité physiologique » p.104 des femmes. Elles seraient moins intelligentes, moins douées intellectuellement car sur elles s’exerce davantage la pression des interdits sexuels. Ainsi, les femmes seraient écrasées à la fois par les tabous sexuels et les tabous religieux, qui au fond ne font qu’un. On peut donc en déduire qu’aujourd’hui les femmes subissent nettement moins tous ces tabous : elles sont les plus nombreuses dans l’enseignement, la médecine, le barreau, etc. ! Toujours est-il que si on empêche un être de penser, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il pense. Ce n’est pas par nature, en tout cas on ne le sait pas, que les hommes pensent peu, mais c’est parce que l’on s’échine à les empêcher de penser. Et cela continue, voire s’accentue quand on considère les programmes scolaires qui sont de plus en plus débilitants et qui empêchent les enfants de s’approprier les savoirs.

 

Néanmoins Freud reconnaît qu’effectivement on ne sait pas s’il est dans la nature de l’homme d’être soumis à ses pulsions. Mais il demande qu’on fasse le pari qu’il peut les dépasser, en tout cas qu’au moins on essaie de l’éduquer sans lui instiller des croyances religieuses, mais en développant sa capacité de réflexion, son esprit critique.

 

Enfin concernant la troisième contradiction, Freud reconnaît qu’il serait stupide de supprimer brutalement la religion, cela serait non seulement douloureux pour les croyants, mais surtout la renforcerait. La croyance, parce qu’elle est croyance, résiste à l’argumentation rationnelle et ne craint pas les interdits extérieurs, sa foi se renforçant de ces interdits. Freud reprend ici l’idée de Marx que nous avons évoqué dans l’introduction de ce séminaire sur L’avenir d’une illusion, tirée de la Préface à la critique du droit politique hégélien, dans laquelle Marx a cette formule célèbre « la religion est l’opium du peuple ». Avec cette phrase, Marx voulait dire que la religion permet aux miséreux de supporter l’existence et que ce n’est donc pas la religion qu’il faut supprimer, mais les conditions d’existence misérables. Une fois celles-ci éliminées, la religion disparaîtra d’elle-même car elle n’aura plus de raison d’exister. Freud prend l’exemple de l’Amérique et la période de la Prohibition qui va courir de 1919 à 1933. C’est effectivement sous l’influence de groupes de femmes que va être prise cette décision. En effet, les hommes passaient trop de temps dans les bars et négligeaient leur famille. Donc la vente et la consommation d’alcool vont être interdits au nom principalement de préceptes religieux. Résultat des courses : la Mafia a connu un développement phénoménal et les ventes d’alcool on doublé pendant cette période ! Pour retrouver après la fin de la prohibition le niveau d’avant la prohibition. Quand on interdit brutalement les choses, on s’expose à leur amplification. Donc il n’est pas question d’interdire la religion. On pourrait prendre aussi l’exemple de la Pologne sous l’ère soviétique. Il n’était pas interdit d’être croyant, mais cela était plutôt assez mal vu. Quand Solidarnosc s’est constitué, c’était avec la bénédiction de l’Église, les syndiqués se retrouvaient dans les églises. Et aujourd’hui, il y a des messes tous les jours et à toute heure, au moins dans les grandes villes comme Varsovie, Cracovie ou Gdansk.

 

 

Extrait : p. 106-108 : « Je vous contredis ...aux pinsons »

Freud revient sur l’idée que l’humanité peut se passer du réconfort de la religion, qu’elle est capable de faire face à sa condition sans subterfuge. Il revient ici implicitement à la formule de Marx comparant la religion à l’opium : « sans elle il ne supporterait pas le poids de la vie, la cruelle réalité » p.106. Encore que pour Marx il s’agit de la dure réalité économique mise en place par les hommes, alors que pour Freud, il s’agit de la cruauté même de l’existence. Evidemment, celui qui a été accoutumé dès l’enfance à prendre l’illusion pour la réalité aura énormément de difficultés à surmonter la désillusion et à renoncer à cette satisfaction illusoire. Mais on ne peut préjuger de la capacité à faire face de celui qui n’a pas subi cet embrigadement. Après tout, si on élève les enfants dans la vérité, si on leur permet de développer leur raison, peut-être seront-ils en mesure de refouler correctement et donc d’échapper à la névrose. Et s’ils échappent à la névrose, ils échapperont à l’angoisse et peut-être n’auront-ils alors pas besoin d’expédients pour la soulager. Bien sûr, cela n’enlèvera absolument rien à notre caducité, nous demeurerons des être infiniment fragiles et insignifiants, nous resterons des « roseaux », mais des roseaux pensants comme nous le dit Pascal. D’ailleurs ce dernier avait une acuité aiguë de la condition humaine, acuité sans doute liée à sa sensibilité exacerbée et à sa précocité intellectuelle. Mais cette lucidité le bouleversait, sans doute est-ce pour cela qu’il était croyant, mais un croyant constamment dans le doute et atteint d’hystérie, au sens névrotique du terme. Ainsi, Pascal illustre assez bien ce que décrit ici Freud. Donc l’homme sans religion n’est pas libéré de sa condition d’être mortel , mais au lieu d’être constamment dans la crainte et l’appréhension, grâce au développement de son savoir, il est capable d’accepter cette condition. Au fond les croyants n’acceptent pas leur condition d’êtres mortels, ils manquent d’humilité. C’est sans doute pour cela qu’ils n’ont de cesse de réclamer aux autres d’être humbles ! Freud fait d’ailleurs allusion aux trois humiliations qu’auraient subies les hommes, humiliations qu’il évoque dans l’article intitulé Une difficulté de la psychanalyse 1919 (article publié dans un recueil dont le titre générique est L’inquiétante étrangeté – 1919), mais déjà évoquées dans Introduction à la psychanalyse (1917). La première humiliation renvoie à la découverte de l’héliocentrisme par Copernic en 1543, qui nous dit que c’est la terre qui tourne autour du soleil et qu’elle n’est pas au centre de l’univers, et donc l’homme non plus. La théorie de l’évolution, énoncée par Darwin en 1859 dans son livre De l’origine des espèces, nous apprend que nous avons des ascendances animales, que nous n’avons pas été créés tels quels. La troisième humiliation correspond à la psychanalyse qui nous apprend que nous ne sommes pas le sujet de la plupart de nos pensées. Dans les trois cas, c’est la science qui a pris le contre-pied de ce qu’affirmait la religion. Or, pour s’humaniser, se construire, il faut dépasser ces blessures narcissiques et sortir de la religion, c’est sortir de l’infantilisme. L’homme, pour se tenir debout, pour être libre, doit faire face à sa condition. Ce n’est certes pas facile, mais il dispose de moyens pour affronter seul la réalité, quelque dure qu’elle soit. En particulier, il a à son service la science qu’il a lui-même créée et qui lui permet non seulement d’expliquer le monde, mais d’agir sur lui. Il peut aussi apprendre la sagesse qui enseigne à s’incliner devant la nécessité, à l’image des Stoïciens qui affirmaient qu’il y a des choses qui dépendent de nous, d’autres qui n’en dépendent pas et qu’il ne faut pas perdre son temps avec ces dernières, car cela est vain. Les choses qui dépendent de nos sont nos pensées, nos jugements, nos désirs. Celles qui n’en dépendent pas, ou pas complètement, sont notre corps, le pouvoir, la richesse, les honneurs, l’immortalité, etc. Ainsi, il ne faut pas perdre notre temps et notre énergie à espérer un paradis dont jamais personne n’est revenu pour nous dire qu’il existait. Concentrons nos forces sur l’existence présente, essayons de nous éduquer les uns, les autres, transmettons nos savoirs, entre-aidons-nous, même serrons-nous les coudes, plutôt que de nous entre-tuer au nom de dogmes dont nous ne savons même pas s’ils sont vrais ! Freud est plutôt optimiste quant à l’avenir de l’humanité. Il fait le pari de la rationalité, du savoir et de la science, mais du progrès de la morale aussi en ce sens que les hommes pourraient être en mesure, s’ils étaient éduqués à la raison, de comprendre et non de subir les interdits nécessaires à la pérennité des civilisations.

 

Ce chapitre se termine sur une belle citation de Heine (poète et écrivain allemand du 19ème siècle)

 

Quant aux ciel, nous le laisserons

Aux anges et aux pinsons.

 

Chapitre X

Il faut faire le pari de la raison et du savoir

Ce chapitre commence une fois de plus par l’adversaire que fait parler Freud. Ce début est intéressant. En effet, Freud va jusqu’au bout de son analyse et de ses conséquences, et cela avec beaucoup d’humour et de distance. Le pasteur Pfister, s’il s’agit bien de lui, fait donc remarquer à Freud (on a bien compris que c’est Freud lui-même qui porte la critique sur sa propre réflexion) que c’est ce dernier qui a basculé dans l’illusion, qu’il prend ses désirs pour la réalité, et que c’est lui maintenant, le pasteur, qui fait figure de penseur rationnel. Croire que les hommes sont en mesure de devenir des êtres complètement rationnels, capables de se comprendre et de se dominer, n’est-ce pas en effet une gageure ? Une idée complètement utopique ? Il reprend pour cela un argument de Freud donné dans le chapitre précédent, selon lequel si on éduque les enfants dans la vérité et la rationalité, à l’abri de toute forme de croyance superstitieuse, ils deviendront des hommes capables de dominer leurs pulsions sans devoir compenser cette maîtrise par des névroses individuelles ou/et collectives. Or, il s’avère qu’il existerait des populations dans lesquelles les enfants n’auraient pas été éduqués sous l’influence de dogmes religieux. Pourtant, force est de constater qu’ils ne se conduisent pas plus rationnellement. Nous pouvons ici émettre quelques doutes quant à l’existence de peuples qui ne pratiqueraient aucune religion. Les ethnologues ont montré que tout groupe humain pratiquait des rites et avait des croyances assimilables à des croyances religieuses. Cet argument ne tient donc guère. Mais continuons. La conséquence de l’argument précédent est donc de constater que les hommes sont incapables de vivre ensemble sans un système de règles rigides et contraignantes. Et donc, si on supprime la religion, il faudra bien la remplacer par un autre système de contraintes. On peut penser que Freud pense ici au régime soviétique qui s’est mis en place. De fait, on est bien obligé de reconnaître que très vite, ce régime a dû mettre en place quelque chose qui ressemblait à une religion, mais sans transcendance. Cela s’est particulièrement développé sous Staline, mais avait déjà commencé avec la momification de Lénine en 1925. A la place du catéchisme, les enfants ont eu droit aux jeunesses communistes, qui n’étaient qu’une autre forme d’embrigadement. De la même façon, si les soviétiques ne rendaient plus un culte à un Dieu transcendant, ils le rendaient au « petit père des peuples », qui souvent a été adoré comme d’autres adorent Dieu, unissant à la fois la protection et la crainte. De la même façon, la censure était extrêmement prégnante. On a vu cela aussi avec Hitler ou avec Mussolini, qui ne s’appuyaient ni l’un, ni l’autre sur la religion, mais qui tenaient leur peuple sous la férule de la croyance et de l’ignorance par le moyen de la terreur. Donc effectivement, cela semble bien illusoire de croire que les hommes pourront un jour échapper au besoin de domination. D’ailleurs le contradicteur de Freud utilise les propres arguments de celui-ci : les enfants ont besoin d’être éduqués, d’avoir un cadre pour devenir adultes. Et comme ils sont justement des enfants, la rationalité ne peut rien sur eux, il faut donc bien les éduquer en jouant sur leurs affects : crainte, peur, amour, … On peut noter en passant qu’élever des enfants en considérant que l’on peut leur parler comme à des adultes, que l’on peut faire appel uniquement à leur raison, donne bien souvent naissance à des êtres despotiques qui ne dépasseront pas le fantasme de toute puissance. Tout expliquer, tout justifier comme si l’on était d’égal à égal, c’est empêcher les enfants de grandir, de se construire. Hannah Arendt expliquera cela très bien dans La crise de l’éducation (1958) (article dans La crise de la culture), en montrant qu’en laissant les enfants décider comme s’ils étaient des adultes, c’est refuser justement notre rôle d’adultes, c’est leur refuser l’entrée dans le monde des adultes. C’est renoncer à notre responsabilité.

Aussi, l’adversaire de Freud réitère-t-il sa position : il faut maintenir la religion, non pas parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a une valeur pratique, elle permet aux hommes de vivre ensemble, leur donne de l’espérance et les rassure. Pourquoi les priver de cela ? De plus, si on épure la religion de tous ses rites et croyances superstitieuses, elle devient alors simplement une pratique spirituelle qui n’a rien à envier à la science et qui peut être accessible à tous.

Donc peut-être Freud finalement ne cherche qu’à remplacer une illusion par une autre, qui serait d’ailleurs moins efficiente. Bien évidemment, il ne s’agissait ici que d’un effet rhétorique et Freud va répondre maintenant à ces critiques.

Il commence par admettre que peut-être lui aussi s’illusionne, qu’il fait peut-être montre de trop d’optimisme, mais aussitôt il temporise ce qu’il a bien voulu accorder. En effet, croire que la raison peut prendre le pas sur les pulsions n’oblige pas à ce que tous y adhérent. Et que ceux qui n’y croient pas ne risqueront pas d’être ostracisés. La raison, en tout cas dans son essence, n’est pas fanatique et n’engage que ceux qui veulent l’assumer. C’est le premier point, qui est loin d’être négligeable. Second point, s’il s’avérait que faire le pari de la raison est une erreur, car c’est bien de cela dont il s’agit plutôt que d’une illusion, cela ne porterait pas à conséquence pour la même cause que pour le premier point, la raison qui permet de juger si l’on se trompe, y compris dans son usage, n’est pas fanatique, parce que justement elle est raison. En revanche, la religion est non seulement une illusion, mais une illusion délirante complètement en contradiction avec la réalité et contre laquelle la raison se révèle impuissante.

Freud se montre encore plus modeste. En tant que psychanalyste, il a repéré que les enfants souffraient de névrose qu’ils parvenaient à dépasser en devenant adultes, à condition qu’elles soient éclairées. De la même façon, il considère que la religion est infantile, qu’elle peut donc être dépassée à l’échelle de l’histoire humaine. Voilà tout simplement l’hypothèse qu’il émet, mais après avoir quand même bien éreinté la religion … Il continue d’ailleurs en disant que la raison et la religion recherchent le même but, mais la raison est plus patiente, plus raisonnable en quelque sorte !

Freud fait preuve tout de même d’un optimisme important. Il pense qu’avec le temps, la raison et l’expérience triompheront contre la religion qui vit semble-t-il ses derniers moments. Nous sommes bien placés aujourd’hui pour savoir que ce n’est pas le cas, ou à croire qu’il s’agit effectivement de ses derniers soubresauts et que c’est pour cela qu’ils sont si violents. Si l’on suit le texte de Freud p. 114-115, au fond c’est ce qu’il dit : ceux qui croient en Dieu ne peuvent admettre qu’il n’existe pas et que la religion n’est qu’illusion, car sinon leur « monde s’écroule » p.114. Effectivement si l’existence n’a de sens qu’au travers de la religion, la fin de celle-ci est impossible à supporter. A l’inverse, si l’on fait le pari de la raison et du savoir, tout est possible

L’ouvrage se termine ainsi sur une apologie de la science.

Extrait : p.115-117 : « L'éducation libérée … ce qu’elle ne peut nous donner »

Il ne s’agit pas de donner un blanc seing à la science. Sans doute même ne pourra-t-elle jamais rien sur notre manière d’envisager psychiquement l’existence. Sans doute même ne nous rendra-t-elle pas meilleurs, car la science est tournée vers l’extérieur, vers le monde. La science promet moins que les dieux ! Et même si nous devons réviser ce que nous avaient promis Descartes : « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » et nous rendre plus sages et plus habiles, ou les Philosophes des Lumières qui croyaient non seulement en un progrès des sciences, mais aussi en un progrès moral, il n’en reste pas moins qu’elle nous permet d’agir toujours plus sur le monde et sur notre propre vie. Et de cela, nous en avons la preuve tous les jours, le savoir scientifique ne produit pas des chimères : on fait bien voler des avions, on envoie des hommes dans l’espace, on guérit de plus en plus de maladies, on est même capable de faire des fécondations humaines artificielles ! Aussi, les reproches faits à la science, notamment par ceux qui considèrent que la nature a été créée par Dieu et qu’en tant que telle est sacrée, en particulier la nature humaine, sont-ils injustifiés.

 

Reprenons-les :

 

- La science n’explique encore que très peu de choses. Certes, mais elle est très jeune, justement parce qu’elle a d’abord dû lutter contre tous les préjugés religieux. La physique apparaît au 17ème siècle avec Galilée, mais cela faisait pratiquement un siècle que Copernic avait découvert l’héliocentrisme. La chimie apparaît au 18ème siècle et la biologie au 19ème. Ces sciences sont relativement tardives car la religion interdisait justement de toucher à quoi que ce soit. Mais quand on regarde de plus près, on ne peut qu’être épatés par tout ce que les hommes ont élaboré en si peu de temps !

 

- La science se trompe. Mais l’incertitude de la science est tout simplement la preuve du progrès scientifique ; les théories moins bonnes, moins précises sont remplacées par des théories meilleures et plus précises (ex : la relativité d’Einstein n’invalide pas la gravitation universelle de Newton mais en fait une approximation dans un certain domaine du réel). Mais il n’en existe pas moins « un noyau de connaissances assuré et quasi immuable » p.116. La théorie de Darwin a été revue et corrigée, précisée, grâce à la paléontologie et la génétique, mais qu’il y ait eu évolution n’est pas mis en question, excepté justement par les Créationnistes, qui n’apportent d’ailleurs aucune preuve, juste des croyances

 

- Enfin, certains affirment que la science est un produit de notre esprit et donc n’aurait pas beaucoup de valeur, car subjective. Mais depuis Kant, nous savons que nous connaissons le monde en fonction de nos facultés, qu’il n’y a pas de connaissances des choses en soi. Aurions-nous d’autres facultés, notre connaissance serait différente. Mais il n’en reste pas moins que nos connaissances nous permettent d’agir sur le monde. Et Freud a sans doute raison, lorsqu’il dit à propos de notre appareil psychique qu’il « est lui-même un élément du monde » p.117. Comme dirait Spinoza, l’homme est un mode de la nature dont il perçoit deux attributs : la pensée et le corps. Il n’est donc pas surprenant que ce que l’homme conçoit entre parfois en résonance avec le monde. Enfin, Bachelard au 20ème siècle expliquera que le développement de la raison et celui de la connaissance vont de pair s’entraînant l’une l’autre dans un mouvement synergique.

 

Ainsi Freud peut conclure : à la différence de la religion, la science n’est pas une illusion.


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Programme 2018

GUERRE ET PAIX Vendredi 12 octobre 2018, 18h30 - 20h30 Aristide Briand , le pèlerin de la paix par Jean-Michel GUIEU, professeur d’histoire
Vendredi 9 novembre 2018, 18h30 - 20h30 Le Droit de la paix et de la guerre par Denis COLLIN, professeur de philosophie
Vendredi 14 décembre 2018, 18h30 - 20h30 Les Artistes face à la guerre au 20ème siècle par Thierry CATTAN, professeur de philosophie
Vendredi 11 janvier 2018, 18h30 - 20h30 La Paix perpétuelle par Denis COLLIN, professeur de philosophie En partenariat avec le lycée Aristide Briand. Les conférences se déroulent dans la salle de conférence du lycée, 2 rue Pierre Sémard, 27000 Evreux ------------------ Chaque conférence dure entre une heure et une heure trente puis est suivie d’une discussion avec l’intervenant. Site de l’Université Populaire : http://up-evreux.viabloga.com Pour nous écrire : universitepopulaireevreux@gmail.com